Au matin, Hemaïak est là. Il a raconté aux villageois notre périple de la veille.

"Personne n'a cru qu'il a laissé son travail pour vous conduire, dit Sona. Alors il leur a dit: c'étaient des passionnés, on ne pouvait pas faire autrement."

Nous continuons d'abord vers le nord, route large, peu d'habitations, quelques militaires, un espace qui retient son souffle à l'abord des frontières, à l'abord des plaies qu'on n'a pas refermées.

Plus loin, Noyemberian a l'air d'une petite ville désolée du bout du monde. Quelques achats dans un petit magasin, de l'eau, du pain et des fruits aux étals qui s'ouvrent à peine. On finit par trouver du fromage. Pas de petit déjeuner pour l'instant, mais on va s'arrêter bientôt. À nouveau la route et, au bout de la descente, voici la rivière Debed et l'autre vallée du nord-est de l'Arménie. La Géorgie est à dix kilomètres sur notre droite, nous repartons quant à nous vers le sud, au long de cet axe de transit très fréquenté entre Tbilissi et Erevan. Achot finit par dénicher un endroit à pique-nique dont il a le secret: il y a certes des bancs pour s'asseoir, et même des abris, mais au milieu d'un terrain vague et de bâtiments désaffectés. Il faut dire que nous entrons dans une vallée autrefois industrielle où tout s'est effondré depuis le départ des Russes27.

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27 À la différence d'autres anciennes républiques soviétiques, comme l'Ouzbékistan par exemple, la quasi-totalité des Russes présents en Arménie avant l'indépendance sont partis.