Deux heures plus tard, vers seize heures, on nous dit que c'est pour bientôt. Je scrute le ciel au nord-est, où les nuages s'amoncellent. Nous devons monter à trois mille trois cents mètres, au pied du Mont Mets Iskanasar, et c'est une heure et demie de piste.

"Ça y est, les véhicules sont derrière l'hôtel", deux jeeps finalement et pas un camion. Deux chauffeurs musclés entrent dans le hall. "Voilà les shérifs" dit Sylvie, l'œil allumé. Nous payons d'avance.

Les jeeps sont petites, hautes sur roues. On se serre à trois à l'arrière. Le pare-brise à droite est étoilé d'un impact récent. Premier arrêt dans la ville, on fait le plein. Puis très vive allure dans les rues de Sisian, l'impression de voler au-dessus des ornières. Notre chauffeur, la cinquantaine, cheveux gris, lance une phrase, rit franchement en jouant avec le volant. "Karahunj" dit-il, pouce levé, quand nous passons près du champ de mégalithes, sur les premières hauteurs.

Au loin, le massif où nous allons semble à peine détaché de la chaîne qui fait frontière avec le Karabagh. Il est désormais très sombre, bordé de lourds nuages. On quitte vite la route, pour une piste bien tracée - le dernier village qu'on traverse - et nous voici parmi de vastes ondulations d'herbes. On s'élève, en larges parcours, dans un moutonnement de la terre qui semble sans fin. D'un signe de la tête, le chauffeur nous dit son optimisme, malgré le gris sombre qui gagne. La piste s'est vite dégradée, grosses flaques, boue grasse, la jeep rugit, change de régime, on tangue sans arrêt, le chauffeur joue des leviers, fait corps avec sa machine dans une sorte de danse que j'admire.