"Khoranachat, c'est vraiment impossible, ils ont fermé la zone. Si vous voulez on peut aller à Berd, mais la route est mauvaise." Mauvaise aussi pour Norvaragavank.

Nous nous approchons de l'Azerbaïdjan et dans cette région de la province, les séquelles de la guerre - le cessez-le-feu date de moins de dix ans - sont encore très présentes. On croise tous les documents, on cherche sur la carte, on scrute les visages d'Achot et de Sona. Aller à Berd seulement est de peu d'intérêt. Je propose finalement à Achot de remplacer le périple prévu vers les deux monastères par un autre, beaucoup moins éloigné: Moro Dzor est à quelques kilomètres d'Idjevan. Achot accepte.

 

MoroDzor, église à Lusahovit
'...qu'on croirait pouvoir déplacer, comme un jouet dans la main...'

Moro Dzor, c'est le "ravin des mûres". Et de fait nous grimpons le long de pentes escarpées, par un chemin de terre, vers le village de Lusahovit. La lumière éclaire les versants d'en face, Achot va prudemment, nous grimpons encore, et bientôt il nous arrête sur un terre-plein, au cœur dispersé du village. Nous avons à marcher pour atteindre l'église nichée plus bas. Des enfants, des femmes et les chiens, nous surprenons tout le monde. D'immenses treilles lourdes de raisins jusqu'à cette altitude, et avec nous sur le chemin, des poules, des cochons, des parcelles de haricots, des meules de foin proprement arrondies. L'agriculture dans ces montagnes occupe tout le jour l'énergie des hommes, avant que l'hiver dans quelques mois ne les isole. "Mais le climat est assez doux ici, la neige c'est de novembre à mars."

 

Au milieu d'un petit pré d'herbe dense, le sanctuaire semble une maquette posée qu'on croirait pouvoir déplacer comme un jouet dans la main. Trois absides en demi-cercle, une coupole à peine élancée, une maçonnerie un peu fruste. Cette église du Ve siècle a été reconstruite au XIIe, on y voit des traces de restauration, quelques pierres taillées qui terminent une façade en mœllons. À l'intérieur, une petite corniche court au pied de la coupole, et des phrases gravées peuplent le noir des pierres.

Tout semble nu, à nous quatre sous la coupole le monde est plein, on touche des doigts les résidus de cire des bougies, on respire sans ampleur, ce lieu dit son repli dans l'espace, à l'écart.

De retour au bus, une femme endimanchée discute avec Achot. "Elle veut aller à Idjevan et demande si on peut la descendre à la grande route, là-bas il y a un autobus." Notre passagère parle beaucoup. Passé le pont sur l'Aghstev, avant de descendre, elle nous fait de grands mercis chaleureux que Sona traduit en riant.