Trois églises, une chapelle, un jamatoun, le couvent de Saint-Macaire forme un ensemble compact sur un terre-plein bordé d'arbres. Comme à chaque fois, l'émotion est violente, presque amoureuse, de découvrir dans la lumière ce qui respire ici depuis dix siècles, que les hommes ont remanié, agrandi, agrégé sans le défaire. On retrouve ici les ponctuations de sculptures sur les surfaces des façades. L'assemblage des grandes pierres d'abord, qui vont de l'ocre au rose, avec parfois dans l'interstice une touffe d'herbe au soleil. Et ça et là, les motifs, les reliefs qu'on a mis pour que le regard sans doute prenne sens, qu'il confronte la légèreté des courbes tissées et le lisse des murs.

Les textures de pierre ici - entourages des fenêtres, frises des arcades sur la coupole, décors des oculus - sont l'élégance même, exact équilibre de séduction, de distance et de gravité. À vivre ainsi d'un jour à l'autre l'appréhension des lieux, on en touche mieux la cohérence: à Gochavank, c'est l'intelligence d'abord que montrait la profusion des sculptures, ici à Makaravank, c'est de souplesse et de fluidité qu'il s'agit.

 

Makaravank, détail façade sud église principale
'...la légèreté des courbes tissées et le lisse des murs...'

 

La façade de l'église principale semble immense, parce que les pierres s'isolent une à une sous le regard, chacune d'une taille, chacune d'une couleur. Et l'on n'en finit pas de parcourir les rythmes, de chercher les différences. L'entour de la porte alterne les pierres presque roses et presque vertes, qui s'assemblent fragilement. Toutes portent des motifs gravés d'une exceptionnelle finesse. L'œil est comblé par ces musiques multiples: la structure colorée, la géométrie de l'appareillage puissante et fuyante à la fois, la profusion complexe des réseaux qu'on donne à voir, et ces mouvements dans le corps, de l'intime du détail ouvragé à cette ampleur des murs qui va jusqu'au vertige.

Makaravank, porte ouest église principale
'...de l'intime du détail ouvragé à cette ampleur des murs...'

 

Les portes étaient fermées quand nous sommes arrivés, mais très vite un vieil homme est venu nous ouvrir. Sona, que je questionne, me dit qu'il fauchait son pré à côté, qu'il avait pris la clé ce matin au village, au cas où quelqu'un viendrait. Jamais au cours du voyage nous ne trouverons porte close, même dans les endroits reculés comme ici. À chaque fois, l'homme ou la femme sera là pour l'accueil naturel des voyageurs, comme si le patrimoine était pour eux dans la nature de l'herbe de la prairie ou des fruits de l'arbre, comme si la culture ou la mémoire, c'était la terre au quotidien. Je pense soudain à notre "machinerie patrimoniale25", à ce qu'on met en spectacle si souvent dans nos pays avancés de l'Europe, aux portes closes aussi tant de fois vécues devant les églises romanes. Le vieil homme reste avec nous, il nous attend en souriant. Quand nous partirons après plus de deux heures passées là, Monique et Sylvie lui offriront des cadeaux qui le feront radieux.

La rupture intérieure est moins profonde ici, la lumière se coule dans les espaces, les sculptures font leur danse aussi, des arcades décorent même les lourds piliers du jamatoun, l'ombre est douce jusque sous la coupole. Nous sortons à nouveau, et l'œil découvre encore scène à scène, le lion luttant contre le bœuf, un sphinx ailé, et plus loin au sommet d'un dièdre, ce visage rond, impassible, fermé, ourlé d'un relief. Minuscule image dans le lisse de la géométrie.

Makaravank est de ces lieux inépuisables, où le parcours semble pouvoir se nourrir constamment du dialogue avec la pierre, où la pierre génère un désir continu comme dans le rythme de la marche. C'est Sona qui nous demande doucement "si c'est fini maintenant". Je la regarde en riant. On sort du cercle fascinant.

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25 La Machinerie Patrimoniale, Henry-Pierre Jeudy, Editions Sens et Tonka (2001)