Nous repartons, chemin repris, paysages à nouveau d'herbe rase et de roches, jusqu'à l'embranchement de la route qui monte vers Kari Litch, le petit lac au pied de l'Aragats. C'est une longue montée qui reprend, le moteur peine, la route suit à distance le torrent Arkashen, presque droite. Les paysages bientôt deviennent plus sauvages, on voit en face une immense crête avec des pans de neige. Les campements des bergers se font de plus en plus précaires.

Les nuages sont montés, le gris et le froid gagnent. "Ce sont des Yézidis qui campent dans les hauteurs, dit Sona. Ici, il fait froid la nuit." Nous sommes à deux mille sept cents mètres, et non loin de la route, des troupeaux de moutons bruns, bis et blancs s'étalent autour de grandes tentes en toile. On s'arrête. Les enfants s'approchent, curieux, peureux. Sylvie va vers eux. Quelques grillages autour des tentes, du linge sur les fils, de l'une à l'autre. Les enfants s'approchent, ils ont le visage coloré des pauvres qui ont froid, l'odeur des bêtes les protège. Sylvie leur donne des menus cadeaux, bijoux, crayons. Une petite fille prend le tee-shirt, elle saute de joie, elle court avec ce nouveau trésor serré sur elle. Toute la famille est là, plus loin, qui regarde la scène.

 

Campement yézidi, au flanc de l'Aragats
'...du linge sur les fils, de l'une à l'autre...'

 

Elles vivent ici ces familles, en transhumance, de mai à octobre. Les Yézidis qu'on appelle aussi les "kurdes païens54" adorent encore le feu, parlent une langue proche du kurde, vivent à part. "Ils ne sont pas Arméniens, dit Sona, mais ils ne font pas de mal. On vit en paix avec eux." Combien sont-ils, dans ces rudes et grandioses paysages, quelques milliers? "Peut-être, on ne sait pas exactement." Peuple en bribes, morcelé par les vents violents de l'histoire.

 

Kari litch, au pied de l'Aragats
'...dans les nombreuses lumières grises des nuages...'

 

La route se termine à trois mille deux cents mètres, au bord du lac. Étrange lieu. Il y a l'eau calme du lac, dans les nombreuses lumières grises des nuages, bien à l'abri, au cœur du cratère de l'ancien volcan. Plus haut, les quatre sommets sont noyés dans les nuages. Les plaques de neige sont presque tristes. Il y a la terre pierreuse, et ces maigres parcelles d'herbe. Et cette austère beauté vous étreint, comme le froid.

 

Et puis il y a les hommes qui s'activent. On a construit ici un observatoire où des astrophysiciens viennent travailler. Maisons récentes, bâtiments métalliques, lignes interminables de poteaux électriques, des objets en vrac sur la terre, bidons, tôles abandonnées. Tout au bord du lac, à quelques mètres de l'eau, des abris à pique-nique - une table et deux bancs, surmontée d'un plastique jaune.

Les Arméniens viennent nombreux ici découvrir et célébrer cette montagne qui fait symbole et qui elle, à la différence de l'Ararat, est accessible. Dans une caravane délabrée, une femme prépare du lavash, elle le met à sécher dehors, grandes galettes étalées sur une vieille chaise longue. On construit à côté un grand bâtiment, "un restaurant" dit Sona. Un maçon s'affaire sur l'échafaudage avec des pierres de taille. Pour l'heure, le repas traditionnel est encore servi dans une tente de toile. Un couple arrive en BMW, la femme aux talons hauts est rutilante comme la voiture. Ils entrent dans la tente. "Ils vont goûter le repas."

 

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54 Voir François Ardillier-Carras et Olivier Balabanian, L'Arménie, avant-poste chrétien dans le Caucase, Glénat (2003)