Nous avançons vers le nord, et l'on devine à droite la faille de la rivière Kasagh, qui a creusé profondément le plateau. Yovhannavank ("le monastère de Jean") est construit au bord même de la gorge. L'église est fermée, mais quelqu'un est parti chercher la clé, dès qu'on nous a vus arriver.

Le monastère daterait du IVe siècle, les édifices actuels remontent au XIIIe siècle seulement, et ils ont été maintes fois malmenés par les séismes. La coupole en ombrelle et son tambour à douze côtés sont maintenant reconstruits. Il reste encore des fragments à restaurer, des pierres sont là sur le chantier, une grue qui rouille. Nous marchons jusqu'au bord de la gorge, des cascades tombent du plateau vers la rivière en contrebas. Le chevet des deux églises accolées est si proche du ravin qu'on a du mal à passer. Grandeur des niches dièdres dans la contre-plongée du regard, de la croix moulurée - le défi des pierres ocres et noires à même le vide.

 

Yovhannavank, au bord de la gorge
'...le défi des pierres ocres et noires à même le vide...'

 

Façade sud, étrange morcellement de ce qu'on voit: pièces métalliques en bas restes d'un chantier, l'élancement du bâtiment, du motif central, de la croix en relief, puis de la coupole au-dessus, les pierres lisses de la restauration, celles mal équarries plus anciennes... À quoi tient que soudain l'ampleur exacte des formes cède place à l'incertitude? Tel décor trop brillant au regard d'un autre usé par le temps? Tel motif brisé qu'on a voulu remettre en place? Rien ou presque n'est intact dans le patrimoine de ce pays, où les pierres tremblent avec la terre depuis toujours. Tout a vécu depuis son origine, tout ou presque a été repris, fragments parfois seulement reconstruits, et parfois l'ensemble relevé. Très rarement pourtant le regard décèle les phases d'existence des pierres, tout ce qu'on a restauré tient de la même durée, de la même parole pourrait-on dire que l'origine.

Mais la confiance ici reste éparse, elle se délite, ce sont les imprécisions qui naissent. Jusqu'à ce que l'œil isole près de la corniche là-haut cette scène sur une pierre de remploi: deux oiseaux l'un sur l'autre, dont les courbes des corps se mêlent dans l'admirable, que la lumière du matin qui se lève rend légers, fluides, intenses. Figure déjà vue, repère dans la mémoire qui renoue la vérité des lieux. Maillage dans l'imaginaire, dont on sait le dérisoire.

Yovhannavank, portail sud de l'église
'...Brouillage soudain des signes, la cohérence encore qui s'effrite...'

 

Une vieille dame est venue, qui nous ouvre la porte du jamatoun. Cadre de bois mal scellé, tympan de pierre rouge toute écrite. À l'intérieur, au portail ouest de l'église, c'est une pierre rouge aussi, travaillée à l'extrême d'un réseau d'entrelacs sur toute la surface. Au centre, le Christ, au vêtement et au visage striés, peuplés de traits comme s'ils prolongeaient les motifs du réseau. À sa droite, cinq personnages texturés eux aussi, debout, qui tiennent haut une lampe ou un cierge. À sa gauche, une porte qui fait clôture, qu'il tient fermée, et au-delà cinq autres personnages le corps courbé, alangui. On reconnaît cette histoire des vierges folles et sages, si souvent représentée dans la lumière de Saintonge aux portails romans des églises. Bonheur de ces échos dans le hasard des routes. On s'approche, on voit que les personnages portent une barbe, qu'ils sont nimbés. Dix vierges sages et folles, ou dix apôtres? Brouillage soudain des signes, la cohérence encore qui s'effrite. On veut se ressaisir. On mesure combien, tout à coup, les histoires dans la mémoire font un socle transparent, qui nous fonde.