Route vers le nord, les terres deviennent plus désolées, il fait plus frais. On entre dans la province de Shirak. Peu à peu des champs de blé à nouveau, des parcelles de terre noire. Paysages rudes, au cœur froid, les roches affleurent dès qu'on s'élève, les foins sont maigres. À Maralik, au bord de la route, une longue filature de coton rouille, à l'abandon. D'où venait le coton, du temps des soviétiques? D'Ouzbékistan? J'imagine les balles de coton sur cette ligne de chemin de fer électrifiée, abandonnée elle aussi.

 

Maralik, ruines du monastère des Saints-Apôtres
'...cortège des mémoires perdues, ce qu'on dissout...'

 

On prend à droite, à la recherche du monastère des Saints-Apôtres. Quelques kilomètres, et la silhouette de pierre, à quelque distance de la route, au pied d'une colline de rocaille. L'endroit est désert, pas d'autres bâtiments qu'une petite église en ruines. On marche vers elle à flanc de colline, le ciel est lourd. Il n'y a plus de sentier qui y mène. De loin, on voit cette moitié de coupole encore dressée, l'herbe qui pousse aux murs à vif. De près, ce sont les amas de pierres, les voûtes précaires qui résistent, la petite porte ouverte sur le vide. Ça et là des pierres encore en place, un bas-relief qui émerge, une tour, un animal...

"On a tellement d'églises, dit Sona. Comment faire pour tout restaurer?" Bientôt la coupole à demi debout s'effondrera, cela fera des pierres un temps entassées. Corps tristes, on enjambe les pierres, on se baisse comme si l'on cherchait l'impossible, ce qu'on ne sait pas formuler, leurre à soi-même qui viendrait là, contre toute mort. Corps lourds, ce qui s'en va, cortège des mémoires perdues, ce qu'on dissout, qu'on ne retient pas. Je te regarde près de moi qui cherche aussi l'improbable, je sais que l'on pourrait passer des heures à retourner ces pierres, heureux, visage contre visage, sans autre espoir contre la mort que ce partage même, geste à geste. Sylvie est repartie, on dirait qu'elle danse entre les roches dans ces petits creux d'herbe rase. Plus bas, Marie-Andrée longe le chemin, petite tache noire et blanche dans l'immensité des parcelles que l'œil prolonge là-bas, vers la plaine de Gyumri.