Pourquoi l'Arménie ? Tout avait commencé il y a presque trente ans dans une librairie de la Perspective Nevski, de ce qui s'appelait alors Leningrad. Et ce livre, Arménsko3, sur l'étalage, qu'on feuillette. Il y a un résumé en français : " Le livre Arménie, musée à ciel ouvert essaie par l'image et par la parole de rendre présents les joyaux culturels de cette plus petite république soviétique et à la fois d'indiquer que seulement les idées de la Grande Révolution Socialiste d'Octobre et la fondation de l'état soviétique ont offert au peuple héroïque arménien un grand espace pour sa réalisation... " Mais ce sont les pierres qui captent le regard, les pierres du sol, des paysages, celles sculptées de chapiteaux énormes posés ça et là près des ruines, des fragments partout sur les photos, de très anciens visages aussi, à peine tracés sur la pierre, et ces croix sur de grandes plaques d'où semble sortir comme en suspension une dentelle d'air. Nous tournons les pages, ensemble fascinés par cette sorte de symbiose entre les roches et les signes des hommes. Quelques années plus tard, c'est dans une ville du sud de la France, une librairie encore où l'on vend des livres d'occasion, et ces " Miniatures Arméniennes4 ", dont les reproductions admirables sont collées feuille à feuille sur du papier jaunissant. Pourquoi tant de connivence immédiate encore, avec ces images médiévales, dont nous relèverons plus tard la parenté avec celles de l'Europe romane ? Ici, en plus de la complexité visuelle et de cette danse de silhouettes qu'on retrouvait sur des enluminures de France ou d'Espagne, naissaient de l'image une extrême légèreté sur les visages, une sorte d'exactitude précaire dans les tracés, dans les plis des vêtements. Et parfois même, elle portait tant de puissance émotive que l'évidence d'un ailleurs m'abreuvait, comme dans cet évangile de 1224 où la main de Dieu, saint Jean et son élève donnaient à voir la figure admirable des hommes dans leur quête. Plus tard encore et dans d'autres livres, ce serait la découverte des églises, qui nous faisaient tant penser à ces formes romanes d'ici, mais qui semblaient sur les images, plus ancrées dans la pierre, comme assises dans leur espace intérieur.

Pourquoi l'Arménie ? Je regarde cette jeune femme qui va nous guider sans savoir quoi répondre. Rien d'autre sans doute que ces images glanées ça et là, qui focalisaient des instants de bonheur partagés dans les livres, avec l'espoir que là-bas, sur cette terre des pierres, il y aurait encore sans doute ces moments de grâce, et que la réalité dévoilerait peut-être l'inaccessible des images.

Au bureau de l'agence H.S. C'est la jeune Arménie qui se cherche un passage vers la modernité. Ordinateurs, accueil ouvert, café... C'est leur site Internet qui nous a fait venir vers eux, et les messages en France ont ponctué l'avant-voyage. Paiement, papiers, signatures... on parle du programme prévu. " Vous comptez vraiment faire tout ça, aller partout ? "

Changement d'argent dans une pharmacie, puis quelques bouteilles d'eau minérale, le minibus quitte Erevan dans les rues montantes, les voitures qui peinent crachent leur pollution dans la chaleur, maintenant la banlieue, des maisons inachevées un peu partout, on longe un centre aquatique qui attire les foules : en bord de rue, plus loin, sur un étal, des bouées en plastique de couleurs vives, pour les enfants.


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3 Kamil Vyskocil, Ludmila Motalova & Milan Piovarci, Armensko, Editions Pallas, Bratislava (1976)

4 Lydia A. Dournovo, Miniatures Arméniennes, Editions Cercle d'Art, Paris (1960)