Nous poursuivons vers Zoravar, à quelques kilomètres, le dernier site que nous découvrirons dans la campagne arménienne. Jeu habituel des questions pour trouver le chemin. Un homme monte, qu'on ramène chez lui, qui nous montre la route. Trop de pierres, le chemin est impraticable: nous marchons sous la chaleur de midi. On domine Eghvard au loin, plus près des petites meules de paille sur les parcelles moissonnées, plus près encore l'herbe clairsemée parmi les roches qui affleurent.

"C'est extraordinaire que des étrangers fassent ça pour voir nos églises." Sona nous encourage dans la montée. Comment lui faire comprendre ce qui nous pousse? Les signes de la mémoire où l'on boit l'évidence, le bonheur de plonger ainsi, même à tâtons, dans l'autre identité. Nous rions sur le chemin. On découvre bientôt dans un repli de la terre l'église du VIIe siècle, en partie debout encore. L'endroit est désert, y avait-il ici un village autrefois? À côté, un ruisselet d'eau court au flanc de la montagne.

L'église est en octoconque, elle est constituée de huit niches. Chacune est semi-cylindrique, fermée par une voûte en cul de four. L'abside est plus importante en volume que les sept autres. Tout cela s'inscrit presque dans un cercle. Dehors, des petites fenêtres alternent avec des dièdres profonds. Les murs extérieurs sont préservés, mais il n'y a plus de coupole ni de toit.

 

Zoravar, de ce qui était l'intérieur
'...qu'il n'y ait pas cette béance aveuglante au-dessus de nous...'

 

On avance jusqu'à l'entrée, il y a beaucoup de pierres à terre, sans qu'on sache discerner toujours celles de l'édifice de celles du sol. Parfois, des entrelacs, un fragment d'écriture entre les chardons. De l'extérieur, la forme quasi circulaire rend plus puissantes encore ces pierres massives. On en fait le tour dans un sens, puis dans l'autre. Les pierres vont de l'ocre au gris, elles adoucissent un peu de leurs couleurs la forme, ce qui s'impose à nous.

À l'intérieur, les niches sont d'une extrême finesse. On voudrait que cela fasse volume, qu'il n'y ait pas cette béance aveuglante au-dessus de nous. On marche parmi les gravats - l'effondrement de la coupole sans doute, on voit le jeu des voûtes, l'élancement des piliers qui les joignent. Sur un mur, reste un fragment d'enduit, et quelques traces de peinture. Je ferme les yeux. J'imagine l'ombre, et l'amplitude qui transporte, qui met le corps au seuil de l'éternité, je me rappelle ces instants vécus durant ces jours, entrer dans un espace qui vous fait respirer plus vite, qui fait empreinte dans le corps.

C'est Grigor Mamikonian encore qui fit construire cette église de Zoravar, l'homme "bienfaisant, tranquille et doux", lui dont on suit la trace depuis quelques jours. Le parcours dans les terres arméniennes se termine aux prémices de l'histoire. Nous reprenons le chemin, cœur un peu lourd. On sait que désormais ces instants fulgurants de pierres, de grands espaces, vont devenir des bribes de mémoire, moments multipliés de l'amour qu'on plie soudain, à l'intérieur des solitudes.