Lentement, nous descendons dans la vallée de l'Arpa rejoindre la route du sud. "Nous allons jusqu'à Vayk, ce sera mieux pour dormir."

Il fait presque nuit à Vayk. Plusieurs demandes aux passants, un aller retour dans la rue principale, puis à côté d'une caserne on monte raide sur la colline. Le promontoire est tout occupé par un étrange bâtiment à trois niveaux, en forme de rotonde. "L'hôtel n'est pas fini, dit Sona, mais ils peuvent nous loger, ils ouvrent seulement dans une semaine, mais si vous voulez bien, ce serait moins cher. Vous venez voir?"

Arsen nous accueille dans une grande salle, pierres plaquées sur les murs, fontaine centrale qui fonctionnera bientôt. Large escalier de bois qui monte aux chambres. Il y a des toilettes et de l'eau, beaucoup de poussière au sol, des lits sommaires. "Mais on va faire venir une femme de ménage." On parle prix. Arsen est anxieux de la réponse. C'est oui. Achot et Sona dorment ici. Large sourire, empressement pour les bagages.

"Et pour le repas?

- C'est possible, on va faire le budget, ils vont descendre acheter et faire la cuisine en famille."

On attend le ménage en découvrant l'hôtel en devenir. Les pièces sont construites en périphérie du bâtiment, laissant au centre un vaste espace sur les trois niveaux. Arsen me montre au mur les pierres veinées de rouge. Il écrit sur mon carnet Fe2O: les veinures proviennent "naturellement" de cet oxyde de fer fréquent dans la région. Je comprends? "Naturellement", Arsen est la joie même.

 


Arrive le propriétaire, le patriarche de la famille ("Ils ont racheté ce bâtiment à l'armée."). Nous nous installons sur un canapé. Que veut-on manger? Dialogue d'Arsen et Sona sur ce qu'il y a de disponible en ville, on fait la liste des achats, des prix, le coût de la cuisine... Nous acquiesçons, Arsen envoie ses gens - la famille s'est agrandie - faire les courses. On attend toujours le ménage. Sylvie et Monique qui disent qu'elles aussi ont besoin de ménage s'en vont quand même prendre leur douche. Avec Arsen, on bredouille en anglais l'un et l'autre. Il me parle de l'Europe, de l'Allemagne où il est allé, de la France qu'il aimerait tant connaître. Il y a de la bienveillance chez cet homme, l'accueil est commercial bien sûr, mais au-delà, dans le regard et le ton de la voix, dans ses demandes, la lueur d'une fraternité non feinte, et la modestie de l'artisan.

La femme de ménage arrive avec la nourriture. Aspirateur. On peut disposer les affaires. On époussette nous-mêmes un peu. Cela ressemble à une vraie chambre. D'en bas, les odeurs montent. Le voyage est ainsi, peuplé de chaque instant singulier, mosaïque déroulée mais qui crée un espace, image après image, scène après scène. Arsen qui parle des randonnées à faire dans les montagnes autour, des grottes à découvrir où personne ne va jamais, "certaines avec des peintures". La femme cet après-midi au musée modeste de Gladzor qui a fait le café pour Marie-Andrée quand nous étions dans la montagne. Et ces pierres blanches, ces pierres noires, en contrepoint des hommes, où s'est comme amassé le chant constant des siècles, qui force encore l'écoute, à nos fronts, pour demain.

C'est prêt. Nous avons une grande table pour nous six. On s'assoit dans d'immenses fauteuils qui vous projettent en arrière. Arsen arrive avec un pichet d'argent au long bec recourbé. "C'est un cadeau" dit-il. Il verse à chacun une large rasade. "C'est de l'alcool de mûres. Il faut boire d'un seul coup, puis respirer complètement. " Achot fait la démonstration. Nous l'imitons en chœur. Brûlure violente, puis le parfum longtemps dans la bouche qu'on mêle au flux de l'air. Achot est heureux, il prend deux rasades supplémentaires. Merveilles du repas, sarrasin, matsoun, des petits poissons de la rivière Arpa...

 

Au matin, l'eau est coupée, l'hygiène restreinte: lavage des dents à l'eau minérale. Avant notre départ, Arsen veut tout nous montrer, le petit musée qu'il aménage au dernier étage où les objets de la vie rurale d'autrefois s'amoncellent, le sauna et la piscine en construction. Il nous parle d'agrotourisme, nous demande si d'après nous les Européens peuvent venir. Dehors, je regarde la ville dans le matin, les militaires déjà aux manœuvres dans leur caserne; le bruit des camions résonne dans la vallée, il y a plus d'arbres que de maisons ici, quelques immeubles, entre la route et la rivière. Nous partons vers Gndevank.