Quelques kilomètres nous séparent de la capitale de la province où nous allons passer la nuit. Je suggère à Sona un hôtel repéré sur un guide. "On va chercher" dit-elle.

À l'entrée d'Idjevan, voici le panneau de l'hôtel en bord de route. Il est seize heures trente, la fin d'après-midi devrait être tranquille. Les quelques chambres de l'hôtel sont toutes occupées, mais en revenant un peu en arrière sur la colline, nous devrions trouver, dit la dame qui nous accueille. Retour donc, mais là il y a des travaux et deux chambres seulement, qui sont prises. Nous entrons dans la ville, un grand combinat soviétique sur la droite est totalement à l'abandon, un peu plus loin un long bâtiment où l'on produit le vin d'Idjevan, un des meilleurs d'Arménie. La ville s'étale dans la vallée plus large. Arrêt à nouveau près d'un petit immeuble qui serait un hôtel, nous a dit un passant dans la rue. Longue absence de Sona et d'Achot à l'intérieur. "Il vient d'ouvrir, il est aussi complet." Le temps passe ainsi à quémander d'un bout à l'autre de la ville, sans succès.

Finalement, il y aurait un pensionnat ("un pensionnat?") quelques kilomètres plus haut dans la vallée. Retour à nouveau, puis une piste à droite, quelques minutes et nous voilà dans une allée privée, ponctuée de lampadaires urbains tous les vingt mètres. Le très long bâtiment de deux étages domine le "Spitak Litch23" en contrebas, petite retenue d'eau de l'Aghstev. Il fait presque frais sur les hauteurs et devant nous c'est l'enchevêtrement des montagnes douces. Nous montons voir les chambres du pensionnat qui en fait est un ancien centre de formation et de repos des enseignants. L'endroit tente de se reconvertir au tourisme naissant. Les douches fonctionnent, il y a de l'eau et les prix sont raisonnables, on pourra même dîner "avec ce qu'il y a"... une merveille. Nous commencions à douter du nom d'Idjevan, qui signifie "auberge" en arménien. Ancien clin d'œil de l'époque où les caravanes de la Route de la Soie faisaient halte ici pour le repos d'une nuit.

 

Idjevan, à l'ombre des arbres
'...et dont on reconnaît les gestes...'

Avant le soir, Achot souhaite aller faire le plein de l'autre côté de la ville, pour gagner du temps demain. Nous en profitons pour redescendre faire des emplettes. La grand'rue s'est maintenant remplie d'une foule bigarrée, qui s'affaire parmi les étals du marché. À l'ombre des arbres, sur les trottoirs, sous des arcades de pierre, pastèques, poissons séchés, toutes sortes de pains, des pâtisseries. Plus loin, de la vaisselle, des chaussures. Si ce n'étaient les bouts pointus de celles-ci, qui traduisent la mode arménienne, on se croirait dans une ville du sud de la France: les vêtements, le vin rouge qu'on achète, les visages même, tout nous ressemble, rien ne manifeste que nous sommes aux confins de l'Orient, à deux pas du Caucase russe et non loin de l'Asie Centrale. On cherche malgré soi dans le regard des femmes, dans le teint si peu basané des hommes, ce qui ferait la différence radicale. Bien des fois ainsi, nous nous sentirons chez nous presque, et sourdement ailleurs, comme avec des cousins qu'on a laissés s'éloigner et dont on reconnaît les gestes, mais sans comprendre au fond ce qui les anime désormais, après ce long temps d'absence.

 

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23 Spitak Litch: le lac blanc

 


Juste une famille arménienne partage avec nous le pensionnat ce soir. La jeune fille est inscrite à la faculté de mécanique d'Erevan. Ils sont à se reposer quelques jours. Tous sont avides d'informations "Pourquoi vous êtes venus ici?... Où sont les Arméniens en France?... Est-ce que vous connaissez Charles Aznavour?..." Sona tisse au mieux le dialogue, dans ces propos légers où derrière l'apparence, l'autre voudrait atteindre une démarche qui lui échappe. Pourquoi l'Arménie? Sait-on pourquoi le voyage vraiment, ce qui fait le désir des nouvelles terres ou des nouveaux visages? Est-ce autre chose qu'une disponibilité dans le regard, une fois le pays d'où l'on vient oublié, lavé par le ressac d'une autre lumière?

La fraîcheur de l'air se fait plus perceptible et nous rentrons. Les deux vieilles femmes douces et tristes qui tiennent le pensionnat nous servent un repas simple, somptueux, en droite ligne de la mémoire de cette terre: choux mariné dans les épices, du Lori le fromage salé en fines tranches, l'omelette aux tomates et le yoghourt au lait de buffle qu'on nous fait goûter pour "savoir si on aime".

Le soir, à l'étage, nous nous retrouvons tous deux sur le petit balcon. Tu lis dans ce qui reste de lumière, je prends des notes rapides, peur d'oublier, peur de perdre cet émerveillement de la nuit qui arrive. Les bruits au dehors qui s'amenuisent, qui se distinguent mieux maintenant, sur un chemin proche une carriole sans doute tirée par un âne, en bas des hommes s'affairent à décharger le foin d'une remorque, un vieux tracteur au loin, qui manœuvre encore. Tu as ramené tes jambes sur les miennes, nous nous taisons. Longtemps, le temps s'arrête, empli du rien de cette nuit qui monte, nos corps plus ensemble s'il se peut qu'après l'amour.

Au matin, dans le grand silence du pensionnat presque désert, yoghourt, lavash et miel: l'entrée dans la splendeur du monde.