Sona m'avait dit un soir, quand nous parlions des relations avec la Turquie: "Avez-vous vu le film d'Atom Egoyan? C'est simplement cela finalement que veulent les Arméniens.

" Non je n'avais pas vu mais je me souvenais, Charles Aznavour, Cannes, des rumeurs dans les médias. J'allais l'acheter en rentrant.

Sur Internet, site de commerce en ligne, puis un autre. Pas de DVD "Ararat". Recherche tous azimuts. Sur un site canadien, la présentation d'un DVD, photo de la pochette, description bilingue. Me voici sur le grand fleuve des objets culturels du monde, et là "Ararat" est à vendre, mais c'est envoyé d'une "market place" aux USA, il faut attendre quelques jours. Deux semaines en fait, et le DVD est dans le lecteur, mais rien ne fonctionne, il est "zoné" Amérique du Nord : les grands marchands numériques de la planète ont une vision bien à eux de la mondialisation et de la circulation des marchandises. Internet à nouveau. Voici ce film enfin, mais en anglais seulement, nous nous perdons dans la puissance des images et la complexité des situations. Même pochette pourtant que sur le site canadien. J'y retourne: subtile différence, la version bilingue est en "Collector's edition", juste une mention de plus. Recherche encore, un site à Montréal, qui vend en ligne. Panier électronique, formulaire, coordonnées... mais là seulement l'Amérique comme lieu de livraison. Transparence de la distribution culturelle : "Ararat" présenté à Cannes il y a deux ans, n'est pas disponible... Internet encore, pour un site aux enchères, une boutique vidéo à Toronto, quelques semaines d'attente, et "Ararat" en français, un soir, deux heures d'images.

 


Deux heures et mille récits ou presque, des fragments qui s'entrelacent, dentelles des bribes humaines. C'est à Toronto aujourd'hui, on tourne un film historique sur des événements à Van, en 1915. C'est une photographie d'une mère et son enfant, et c'est l'enfant sauvé des massacres, devenu peintre qui en fait un tableau. C'est un film dans un film, à Van, et l'on voit le Mont Ararat en toile de fond mais ce n'est qu'un décor car "de Van on ne voit pas l'Ararat". C'est un jeune homme qui voit ces images qu'on fabrique, qui part là-bas en Turquie, filmer ses racines arméniennes, pour que cela, qu'on filme à Toronto, soit plus vrai. Il est au lac de Van, à l'église d'Aghtamar, il est à Ani, il tente de comprendre, l'histoire à rebours qu'il ne sait pas, l'Arménie qu'il ignore, là en Turquie. Des lieux de mémoire et des ruines il fait des images. C'est un douanier qui soupçonne ces images de n'être que de la drogue. C'est ce qu'on oublie, d'une génération à l'autre. C'est ce qu'on transmet, sans le savoir souvent, repères dans les lieux de l'enfance, familles morcelées, langues encore qui nous soudent.

L'identité à laquelle on croit échapper toujours, mais qui nous enserre, images mouvantes, à notre insu, images d'images, qui nous fondent. "Les images ne montrent rien, elles peuvent simplement porter une mémoire, parce qu'elles font partie d'un héritage.63" Mais la mémoire et l'héritage sont en loques, pour les Arméniens de Toronto comme pour nous tous, Egoyan montre admirablement comment les histoires individuelles forgent des références multipliées, partielles, partiales. Vertige immense des représentations où nous errons, hantés des signes fondateurs, hantés d'une histoire impossible à établir: "Ce que nous appelons "la vérité" est fait de choses auxquelles nous avons besoin de croire à un moment donné de notre vie.64"

 

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63 Philippe Huneman, L'irréconciliation: d'Aghtamar à Toronto et retour, critique du film http://www.cinelycee.com/etudeimp.php?id_etude=33

64 Atom Egoyan, entretien avec Michèle Halberstadt à propos du film, sur http://www.russie.tv/ararat.html

 


Deux heures d'images ce soir, complexité des mille histoires, des fragments de violence. Une scène soudain qu'on tourne, c'est d'une fenêtre, on voit sur la place en bas du village dévasté un groupe de femmes nues que des soldats font danser en rond, l'insoutenable des corps, des cris, et puis un homme qui s'approche et les aspergent d'essence, l'horreur du brasier. Tension de nos corps, images violentes qui creusent, qui nous ébranlent. Fin du film, je cours dans le bureau, je cherche dans cette anthologie achetée à Erevan, je lis le texte à haute voix:

"Dansez ! hurlait la canaille ;

Jusqu'à la mort il vous faut danser ô belles infidèles,

Vos poitrines découvertes, vous allez danser, sans plainte et souriantes

Pour vous, pas de fatigue et non plus de pudeur,

Vous êtes des esclaves, dansez, belles et nues,

Dansez jusqu'à la mort, lubriques et lascives,

Nos yeux ont soif de vos formes et de votre mort...

Les vingt jeunes femmes pleines de grâce, accablées, s'écroulèrent ;

Debout ! crièrent-ils, agitant leurs bras nus comme des serpents ;

Puis quelqu'un apporta du pétrole dans une cruche...

O justice de l'homme, je te crache au visage !

Dansez ! hurlèrent-ils, voici un parfum tel

Que l'Arabie elle-même n'en possède pas de pareil ;

Puis avec une torche ils mirent le feu aux corps nus des jeunes femmes,

Et les cadavres ainsi roulèrent de la danse dans la mort...65"

 

Siamanto écrit dans le poème son effroi, nous sommes en 1910, quelle est la référence, dans le long martyre de son peuple, les massacres de 1894-1896 ou ceux d'Adana en 1909? Agoyan reprend le récit, l'interprète à nouveau, nous sommes en 1915, non nous sommes en 2002, et c'est un film qui cherche à recoudre les mémoires, qui met en images des textes, qui dit d'un même mouvement la violence racontée et l'ambiguïté de toute image, de tout récit qui la relate.

Y a-t-il une identité qui ne soit pas meurtrière66? Et encore: reconnaître le meurtre, est-ce le premier geste, ce qui ferait culture pour aujourd'hui? Patrimoine à l'extrême, objets d'histoire, d'art, bâtiments, lieux, paysages même, cela qu'on préserve sur la planète, qu'on met en musées, en images, vagues sur vagues de représentations dans les réseaux du monde. L'admirable de tous les patrimoines, les facettes chatoyantes des cultures, et cette face d'ombre qui les sous-tend. Résistants qui deviennent vainqueurs, ceux qui restent vaincus, opprimés, qui peut se targuer d'une histoire où la repentance ne serait pas requise? Hemaïak, à Kirants, lors du long chemin du retour: "Avant, il y avait des Azéris ici et nous aussi étions chez eux. C'est sûr, il y a eu des morts inutiles... Ce que nous voulons, c'est juste le droit d'être nous-mêmes."

 

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65 Siamanto, La danse, traduction Marc Delouze, in Poésie Arménienne, Anthologie, op.cit. Siamanto, de son vrai nom Atom Yarjanian est tué en 1915.

66 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Livre de Poche (1998)

 


Nous sommes sur l'ancienne île du lac Sevan. C'est un matin de lumière, on voit là-bas les Monts Vardénis enneigés, et tout l'espace d'Arménie devant nous, aussi sublime que l'instant amoureux, des pierres aux visages. Sona me parle de sa langue fragile dans le monde, de cette culture qu'elle craint de voir mourir, de ceux qui sont partis, de ceux qui partent encore - "C'est si peu la terre d'Arménie, maintenant. Mais au moins, nous qui restons ici, nous sommes chez nous." Elle sourit, entre douceur et tristesse, comme toujours. Je lui parle des cultures sur la toile du monde, de ces espaces de présence et d'échanges à construire.

 

Vue du lac Sevan
'...aussi sublime que l'instant amoureux...'

 

"Est-ce qu'on ne devrait pas être chez soi maintenant partout sur la planète ?

- Mais nous sommes chez nous depuis si peu de temps. Vous êtes nombreux en France, vous voyagez, on vous écoute... Ici, vous avez vu les villages, et le peu des gens. Nous avons ces pierres, ce qu'on voit de la mémoire. Il faut de la patience.

- Être chez soi, c'est quoi, vraiment ?

- Est-ce que les images suffisent ? Ou les histoires ? Là-bas - et elle montre un village au nord-est, dans le soleil du matin - c'est là où vit ma grand-mère encore." Elle marque un temps, puis, timide: "Être chez nous, c'est peut-être là où on est en confiance, avec sa vérité ?"

Un bateau vient du nord, il fait une raie blanche sur l'eau. Au-dessous de nous, sur la rive, ce qui semble un lieu pour touristes, désert. "Les gens vont revenir, dit-elle, c'est important pour l'économie." Je songe à cet endroit que toute agence de voyages pourrait rendre "paradisiaque", aux images, à l'interprétation. Et à ce peu qui fait le sens des lieux, qu'on peut rayer d'un trait de communication. Je n'ose pas répondre.

"Les autres nous attendent, il faut partir maintenant" dit-elle dans un sourire.