Nous sommes arrivés à l'heure du déjeuner, rues en pente, bitume, maisons plus amples.

C'est ici Tsaghkadzor, la " vallée des fleurs ", une station qu'on dit touristique où les gens d'Erevan viennent se détendre. Pour l'heure peu de monde, pas de marché, mais un magasin minuscule où l'on achète des abricots, des biscuits, du lavash7 plié... " C'est notre pain ", dit Sona.

 

Le minibus encore, un moment de route, on voudrait de l'ombre accueillante pour le pique-nique. Achot dit que c'est plus loin, hésitations, de la route encore, et l'on s'arrête sur un parking de rocailles. De l'autre côté du ruisseau, quelques tables. S'en vient un homme, " il faut payer mille drams8 pour s'asseoir. " Il est tard, on paye. Guide, chauffeur et nous quatre passons le pont de béton éventré où s'accumulent sacs en plastique, bouteilles, déchets divers. À grand-peine on rassemble des chaises rouillées, bringuebalantes, près d'une table pas trop repoussante. Sensation soudain de pauvreté sale, qui tient la gorge jusqu'à la nausée. Plus bas, quelques Arméniens mangent, et beaucoup de tables vides. Achot et Sona restent debout, à l'écart. On serre les fesses sur les chaises, les abricots sont délicieux.

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7 Le lavash est le pain arménien, cuit en de grandes galettes ovales et fines, qui peut se conserver plusieurs mois.

8 Le dram est la devise arménienne. Il faut 650 drams environ pour un euro. On décide de convertir dans notre tête en centimes de francs, c'est plus simple, 1 dram 1 centime.


Ketcharis est au bout de la ville un monastère à trois églises. Dès l'entrée de l'enclos, ce qui frappe c'est le jeu visuel que les architectes ont voulu là certainement, maniant l'alignement strict des églises pour qu'on les voie en dialogue, la cathédrale protégeant la minuscule église Saint-Signe à ses côtés. L'œil passe d'une coupole à l'autre, il se nourrit de l'échange, élancements semblables et différents. Est-ce le monde presque urbain qui nous entoure ? L'univers ici semble lisse, pelliculé, comme si l'on avait enlevé à ce lieu un fragment de sa mémoire. C'est aussi Grigor Magistros, le prince de la famille Pahlavouni9, qui a construit le grand bâtiment Saint-Grégoire, mais le souvenir semble ici comme dans un livre d'histoire, dans la distance de l'intelligence, quand à Bjni quelques kilomètres plus bas, il se serrait dans la chair d'un village et des hommes.

 

 

Ketcharis, les trois églises
'...L'univers ici semble lisse, pelliculé...'

 

Est-ce le flux léger des touristes arméniens, ou le mince étal à souvenirs qu'un prêtre tient sous l'arbre ? Et pourtant rien ne corrompt la beauté puissante de ce lieu, l'équilibre des minces piliers, des arcatures qui se détachent sur les grandes pierres de taille, les emboîtements des toits dans la lumière, l'absolue respiration des coupoles sur le ciel. Mais dans ce sentiment que tout est en place, ce qui fait proprement l'héritage d'un peuple semble s'estomper. Et l'on se dit soudain l'extrême ténuité de ce qui fait patrimoine, au-delà du savoir.


Il faut pénétrer à l'intérieur, s'approcher du bac à sable où les bougies dansent leurs flammes fragiles toujours renouvelées, il faut attendre pour renouer le fil. Et la voix de Sona qui chuchote dans le jamatoun10, qui montre l'endroit où l'on stockait les manuscrits, et les voûtes lourdes, profondes, qui prolongent en soi l'espace à nouveau. À quoi tient, d'un moment à l'autre, la cohérence évanouie ou le chant retrouvé ? Comment préserver la réalité de la mémoire, celle qui nourrit le lieu, comme l'imaginaire de ceux qui viennent y chercher l'indicible ?

 

 

Ketcharis, bougies dans la cathédrale
'...la cohérence évanouie ou le chant retrouvé...'

 

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9 La famille Pahlavouni est une des grandes dynasties arméniennes, du Xe au XIIe siècles.

10 Le jamatoun (prononcez djamatoun), dans l'architecture religieuse d'Arménie, est un bâtiment en général assez vaste, rectangulaire, qui est adossé à la façade ouest de l'église. Celle-ci, souvent de taille modeste, est agrandie par le jamatoun où les fidèles se rassemblent.


Notre chauffeur jamais ne viendra partager avec nous les lieux de mémoire. À la fin du voyage, Sona nous dira :

" Il me demandait toujours ce qu'il y avait à voir ici ou là. Je lui disais " un monastère ", ou " une église en ruines ". Et lui me répondait : " Mais pourquoi tout ce chemin pour voir un tas de pierres ? "

Achot fait son travail, son âme reste en bandoulière, il conduit, il n'est pas du voyage.

"On va chercher un hébergement pour la nuit" dit Sona. Dans la jeune Arménie indépendante, le tourisme à ses débuts reste centré sur Erevan. Peu d'étrangers qui comme nous veulent parcourir le territoire. On fait des excursions d'une journée depuis la capitale et on y rentre le soir, dans le presque confort occidental. Avec l'agence H.S., nous nous étions entendus depuis des mois pour des petits hôtels suivant leur existence, ou bien du logement chez l'habitant, ou bien encore du camping (sauvage - il n'y a pas de terrain aménagé), tant il nous semblait que toucher du doigt ce pays réclamait au moins de partager l'ambiance des petites villes, la vie des villages et l'intime des paysages.

 

"Achot a vu des gens justement qui auraient des chambres, si vous voulez on y va voir." Descente dans le petit bus, quelques rues dans ce qui n'est ni ville, ni campagne. Des herbes hautes sur les trottoirs quand on s'arrête, un grand saule pleureur qui fait l'ombre. Une vieille maison décrépie ferme la rue, comme sur le point de s'effondrer. Là-haut, le rideau se déplace, une jeune fille nous observe de sa fenêtre, entre la peur et l'étonnement. À côté, nous entrons dans une cour bien propre, une voiture au centre, en bon état. Quelques mètres carrés de jardin à droite, haricots, fruitiers, pommes de terre. L'homme entre deux âges nous accueille, et sa femme aux dents d'or qui sourit. Elle tient la maison, coquette et décidée à la fois. Lui fait le taxi, pour les touristes. Voici les deux chambres en haut de l'escalier, un vestibule vitré, petite cuisine, les toilettes même avec une chasse d'eau "qui marche, mais seulement quand l'eau n'est pas coupée".

Dehors, le regard porte très loin entre les montagnes. Tout près, en bas, on a réduit l'espace en construisant des petites maisons. "C'est toute la famille qui vit là, sa fille et son gendre, les enfants... Eux, ils vivent au rez-de-chaussée l'été." Regard interrogateur... alors?

"Alors, oui, on est d'accord, mais c'est quel prix?

- Normalement, c'est soixante dollars, mais vous pouvez l'avoir pour quarante."

Nous voilà privilégiés... Quand Sona nous dira quelques jours plus tard que le salaire moyen est de quarante dollars par mois, nous verrons le privilège comme très relatif, et quelle manne nous représentons pour ceux qui nous accueillent.

On reste donc. Bagages qu'on monte, propos détendus chacun sur une chaise, la femme de la maison nous montre tout, les ustensiles de cuisine, comment allumer pour l'eau chaude... Sona prendra la troisième chambre, Achot dormira en bas. Monique qui veut préparer le lit découvre sous la couverture une chemise de nuit toute fripée. Fou rire contenu de tout le monde. La femme la récupère, dignement. Hier sans doute, elle dormait là.

La fatigue soudain sur les épaules, et la sieste à cinq heures de l'après-midi. Près de trente heures sans vrai sommeil, mais le temps s'est aboli, un autre espace nous abreuve.

 


Avant dîner, nous partons découvrir Tsaghkadzor à pied ("Vous n'allez pas vous perdre?" dit Sona, visiblement effarée à l'idée de nous laisser seuls). C'est l'heure merveilleuse de la journée où la chaleur retombe, où l'air frémit qui annonce le vent frais de la nuit. Quelques voitures passent, on longe des maisons hétéroclites, toits de tôle, murs rapiécés, conduites d'eau au long des rues qui entourent en montant les portails. En face, un superbe bâtiment inachevé, projet d'hôtel peut-être laissé à l'abandon. Ce qui attire l'œil, ce sont les treilles, les fruits des arbres, les parcelles de jardin partout. Plus loin, des étals ça et là sur le trottoir, pastèques, tomates, pommes de terre... qu'un vieil Arménien protège. En ce lieu "touristique" au plein cœur de l'été, quatre Européens qui déambulent étonnent, même si les gens d'ici cachent avec pudeur leurs réactions.

 

Achot nous transporte au restaurant de la ville. Grand parking, bâtiment de bois assez récent, quelques tables dehors sous les arbres. D'ici, l'ample vallée s'ouvre devant nous, villages posés sur les versants et très loin, l'agglomération de Hrazdan en contrebas. Nous sommes les seuls clients, un peu perdus dans cette grande salle, mais l'on s'empresse autour de nous. Le repas, ce sera des concombres, de l'omelette aux tomates, du matsoun11, des khorovadz12. Tout est frais, délicieux, la nuit vient lentement, qui fait l'intime.

Sona parle d'elle, de ses études, de son goût pour sa langue et pour le français très tôt, de l'université où elle enseigne, de son concours pour y entrer - "J'ai eu 59 sur 60 et j'étais la première." Son sourire est encore celui radieux de l'enfance, mais dans la voix parfois, des échos brisés. Elle parle des hivers difficiles après l'indépendance, du manque d'électricité dans ces années-là, durant la guerre du Karabagh13. Elle dit les gens qui partent travailler ailleurs - "C'est souvent la Russie, parce que c'est plus facile, on connaît la langue... C'est encore difficile ici, les enfants restent avec leur mère, mais parfois l'homme ne revient pas, il y a des divorces." Elle dit son jardin dans la banlieue d'Erevan, que la terre est importante, que c'est comme la langue, qu'elle en a besoin près d'elle.

Et puis la France encore - "J'étais jeune fille au pair dans une famille d'origine arménienne dans le Sud, mais ils m'ont fait voyager partout. Pendant huit mois..." et le regard se perd dans le bonheur des souvenirs. Nous avons fini de manger depuis longtemps, Achot nous attend dehors, l'air est léger. Je la questionne encore sur la Turquie, comment tout cela pourrait s'arranger, sa voix se fait plus douce encore, elle dit "Nous n'avons rien contre les Turcs, nous voulons seulement qu'ils reconnaissent l'histoire, ce qui s'est vraiment passé... on ne peut rien faire sans cela." Je parle de l'Allemagne et de la France, de cette Europe si fragile et si lente qui vient au jour. "Ça se fera, mais c'est une affaire difficile, on a besoin du temps."

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11 Le matsoun est le yaourt arménien, fait à la maison, à l'étrange acidité légère.

12 Brochettes de porc, de mouton ou de bœuf, accompagnées d'épices et d'herbes.

13 Le Haut-Karabagh est une région montagneuse à l'est de l'Arménie, peuplée d'une très large majorité d'Arméniens. Lors de la création de l'URSS, le Karabagh faillit être rattaché à l'Arménie, mais Staline finalement réussit à l'inclure dans l'Azerbaïdjan. Début 1988, de nombreuses manifestations réclamèrent la rattachement à l'Arménie. Devant l'inaction de l'URSS finissante, des violences éclatèrent, puis la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Le cessez-le-feu de 1994 permit au Karabagh de déclarer son indépendance, sans pour autant que le conflit soit définitivement réglé.

 


La nuit commence avec les chiens. Ils jappent les uns les autres comme en répons successifs, qui s'éloignent de la chambre et y reviennent. Vagues dont le rythme est trop erratique pour porter au sommeil. Après un long moment la nuit s'apaise, je ne dors pas, les images viennent comme en marée dans le corps, elles dansent, elles ne parviennent pas à s'épuiser. Pourquoi l'Arménie? Il n'y a de réponse que dans l'évidence nue du voyage, seconde à seconde, comme une terre entière qu'on toucherait du bout des doigts, femme qu'on regarde et l'amour vient sur elle, qui la nimbe.

 

Des éclairs maintenant vers l'est dans les montagnes. Je me lève, l'orage approche, la fraîcheur du vent de nuit qui passe les fenêtres, puis l'averse, légère, qui délivre.