Notre chauffeur jamais ne viendra partager avec nous les lieux de mémoire. À la fin du voyage, Sona nous dira :

" Il me demandait toujours ce qu'il y avait à voir ici ou là. Je lui disais " un monastère ", ou " une église en ruines ". Et lui me répondait : " Mais pourquoi tout ce chemin pour voir un tas de pierres ? "

Achot fait son travail, son âme reste en bandoulière, il conduit, il n'est pas du voyage.

"On va chercher un hébergement pour la nuit" dit Sona. Dans la jeune Arménie indépendante, le tourisme à ses débuts reste centré sur Erevan. Peu d'étrangers qui comme nous veulent parcourir le territoire. On fait des excursions d'une journée depuis la capitale et on y rentre le soir, dans le presque confort occidental. Avec l'agence H.S., nous nous étions entendus depuis des mois pour des petits hôtels suivant leur existence, ou bien du logement chez l'habitant, ou bien encore du camping (sauvage - il n'y a pas de terrain aménagé), tant il nous semblait que toucher du doigt ce pays réclamait au moins de partager l'ambiance des petites villes, la vie des villages et l'intime des paysages.

 

"Achot a vu des gens justement qui auraient des chambres, si vous voulez on y va voir." Descente dans le petit bus, quelques rues dans ce qui n'est ni ville, ni campagne. Des herbes hautes sur les trottoirs quand on s'arrête, un grand saule pleureur qui fait l'ombre. Une vieille maison décrépie ferme la rue, comme sur le point de s'effondrer. Là-haut, le rideau se déplace, une jeune fille nous observe de sa fenêtre, entre la peur et l'étonnement. À côté, nous entrons dans une cour bien propre, une voiture au centre, en bon état. Quelques mètres carrés de jardin à droite, haricots, fruitiers, pommes de terre. L'homme entre deux âges nous accueille, et sa femme aux dents d'or qui sourit. Elle tient la maison, coquette et décidée à la fois. Lui fait le taxi, pour les touristes. Voici les deux chambres en haut de l'escalier, un vestibule vitré, petite cuisine, les toilettes même avec une chasse d'eau "qui marche, mais seulement quand l'eau n'est pas coupée".

Dehors, le regard porte très loin entre les montagnes. Tout près, en bas, on a réduit l'espace en construisant des petites maisons. "C'est toute la famille qui vit là, sa fille et son gendre, les enfants... Eux, ils vivent au rez-de-chaussée l'été." Regard interrogateur... alors?

"Alors, oui, on est d'accord, mais c'est quel prix?

- Normalement, c'est soixante dollars, mais vous pouvez l'avoir pour quarante."

Nous voilà privilégiés... Quand Sona nous dira quelques jours plus tard que le salaire moyen est de quarante dollars par mois, nous verrons le privilège comme très relatif, et quelle manne nous représentons pour ceux qui nous accueillent.

On reste donc. Bagages qu'on monte, propos détendus chacun sur une chaise, la femme de la maison nous montre tout, les ustensiles de cuisine, comment allumer pour l'eau chaude... Sona prendra la troisième chambre, Achot dormira en bas. Monique qui veut préparer le lit découvre sous la couverture une chemise de nuit toute fripée. Fou rire contenu de tout le monde. La femme la récupère, dignement. Hier sans doute, elle dormait là.

La fatigue soudain sur les épaules, et la sieste à cinq heures de l'après-midi. Près de trente heures sans vrai sommeil, mais le temps s'est aboli, un autre espace nous abreuve.