Sept kilomètres de montée lente au bord d'un petit affluent de l'Arpa, et dans le contre-jour de brume, deux coupoles là-haut. Quand on arrive près de l'enclos, le regard est pris d'abord par l'entour des montagnes, falaises toutes d'ocre et de rouge, puis l'on voit dans le même mouvement les églises, dans l'évidence des mêmes couleurs. Et vous prenez en vous cette identité des pierres ravinées tout autour, et de celles qu'on a taillées, lissées, assemblées pour ces architectures. Même flux des couleurs, même apogée dans la lumière du matin.

L'église la plus proche en entrant, au chevet saturé de soleil, est la Sainte-Mère de Dieu. En fait, c'est le mausolée de Pourtel Orbelian, surmonté de l'église. Dans cette silhouette haute, de grandes lignes organisent l'espace des pierres, font des niches aux sculptures, comme cet aigle enserrant une gazelle, l'emblème de la dynastie.

À l'ouest, les deux portes superposées de l'église et du mausolée supportent deux tympans, entourés d'une profusion décorative de motifs. Il faut dans l'ombre douce du matin s'approcher, laisser les nuances s'installer, pressentir les formes se répondre. Alors on découvre que l'infinité des traits entrelacés peuple l'espace, occupe l'œil un temps comme pour nettoyer le regard, l'épuiser de ces décors qui ne mènent à rien qu'à eux-mêmes.

Et puis seulement, les deux images des tympans viennent à vous, la Vierge en bas assise avec l'enfant, flanquée de deux anges. Mais dite ainsi, c'est l'histoire qui rassure. L'image, elle, est faite des plis limpides des vêtements, des silhouettes à peine penchées, des visages absents, sans presque de modelé, et que les sévices du temps ont rendus plus tragiques encore. On dirait la matrice anonyme du monde. En haut, c'est le Christ en buste, Pierre et Paul à ses côtés, qui émergent du plat de la pierre. Les traits sont plus marqués, rigoureux, ils disent la parole de l'homme.

Noravank, portail ouest église de la Mère de Dieu
'...ces décors qui ne mènent à rien qu'à eux-mêmes...'

 

On s'éloigne un peu. Deux escaliers extérieurs, étroits, plaqués sur la façade, mènent à l'étage, chemin qui fait l'élévation. Et les images qu'on avait vues si présentes se dissolvent maintenant dans l'espace des textures, puis dans le mur lui-même. Reste une incertitude, cette irréductible tension entre la surface tissée des réseaux, sans histoire, sans fin ni commencement, et les personnages, ponctuels, qui cherchent à dire le monde.