"Mais que voulez-vous voir à Dvin?51

- Les ruines.

- Mais il n'y a plus rien..."

Sona s'étonne. Voir le rien, ce qui reste malgré le temps, l'identité oubliée après celles plus évidentes qu'on vient de côtoyer.

Avant cela, un peu d'ombre pour le pique-nique, si possible. On roule d'abord, Dvin n'est pas si loin, de l'autre côté de la grande route, mais les villages ici sont maillés denses. On s'arrête, pour demander, au bout d'une enfilade de maisons.

Juste en face, un abri bienfaisant, une cabane ronde faite uniquement d'osier tressé qui laisse passer l'air. Il y fait bon. Il y a un banc circulaire à l'intérieur. On s'y installe, on respire. S'en vient un vieil homme qui entre, interpelle Achot. "C'est lui qui a fait cet abri". La discussion est animée, Achot qui vient de couper sa pastèque, lui en donne une moitié. L'homme est content, nous avons payé la location. Nous nous jetons sur les pêches, plusieurs chacun, cela fait presque tout le repas.

Les ruines de Dvin, une ancienne capitale de l'Arménie, sont clairement situées sur la carte, et nous ne sommes qu'à une cinquantaine kilomètres d'Erevan. Comme toujours, nous demandons "Pour aller à Dvin?", mais ici c'est un enchevêtrement de routes, de villages étendus, sans évidemment de signalisation. Nous avons l'impression d'errer dans cette plaine peuplée. Dix fois peut-être nous demandons. Dix fois, nous repartons pour un kilomètre ou deux. Sona nous donne la clé de l'énigme: "On leur demande si c'est bien par là, ils nous disent "Oui, oui, vous tournez à droite à la prochaine, puis à gauche, puis vous demandez..."

C'est le roi Khosrov II qui vers 330 fonde Dvin, puis en fait sa capitale. Au milieu du Ve siècle, l'église y transfère son siège. La ville prospère, elle atteindra cent mille habitants. En 642, l'armée arabe entre à Dvin où la population d'alentour s'est réfugiée. La ville est pillée, douze mille Arméniens sont massacrés, trente cinq mille emmenés comme prisonniers.52 Nersès III, le catholicos constructeur53 rebâtit le sanctuaire Saint-Serge incendié par les Arabes, et y enterre les restes des douze mille morts. Un moment de répit, et les Arabes reprennent pour longtemps le contrôle de la ville au début du VIIIe siècle, la reconstruisent et en font leur citadelle. Son influence décline quand Ani devient capitale, elle est abandonnée après l'invasion mongole.-----

51 Prononcez "Devine"

52 in René Grousset, Histoire de l'Arménie, op. cit.

53 Voir ci-dessus Fondations