Nous retournons vers la plaine de l'Ararat, voici des pêches par centaines sur un étal à l'ombre des parasols. À deux pas, les pêchers peuplés de fruits, et là les femmes qui s'affairent à montrer, à vendre. Il y a tant et tant de fruits, gonflés comme des seins, ils donnent leur couleur au jour. Monique achète, je regarde. Je voudrais la couvrir de ces couleurs, en guirlandes.

La chaleur pèse sur la plaine. Dès qu'on aperçoit sur la mince colline la coupole de Khor-Virap, Achot nous arrête. "Photo" dit-il. C'est l'endroit "carte postale" se dit-on, le monastère au bout des cultures, vignes et vergers, avec en arrière-plan l'Ararat, la grande montagne. Mais dehors, le décor s'abolit, et quand on lève le regard, l'emprise seulement reste de ce mont isolé. L'Ararat d'ici paraît gigantesque, le petit monastère dérisoire. Tout semble à portée de main, la matière de la montagne, la coupole posée sur la première hauteur.

Au pied de la colline, nous sommes tout proches de l'Araxe, le fleuve frontière. Je demande à Sona où c'est vraiment, la frontière. "Par là", répond-elle vaguement, comme gênée à l'idée de marquer l'arrêt de son pays, quand cette montagne lui semble tant en elle, dans sa mémoire. Près du parking, de jeunes enfants vendent des colombes en signe de paix, qu'on achète et qu'on fait s'envoler. Est-ce la colombe de Noé, celle qui fait signe que les eaux du Déluge se sont retirées, est-ce pour apaiser ces lieux de frontière encore tendus?

On monte, par la chaleur, le promontoire aménagé. Des Arméniens, autour de nous, dans un flux continuel. Khor-Virap, la "fosse profonde" est un lieu de pèlerinage. C'est ici que Grégoire l'Illuminateur endura treize années de prison. Dans l'enclos, l'église est une silhouette sobre, pierres rouges et noires. Architecture simple du XVIIe siècle, on a certainement reconstruit plusieurs fois le sanctuaire, ajouté en avant un porche aux pierres sombres. Au sud, on s'assoit sur un petit parapet, devant cette plaine verte, ces rangées d'arbres, ces parcelles bien cultivées. Un homme à l'extérieur nous interpelle. "Il demande d'où vous venez" dit Sona.

Khor-Virap, plaine de l'Araxe et l'Ararat
'...l'idée de marquer l'arrêt de son pays...'

 

On entre enfin dans la petite chapelle où les Arméniens se pressent. De là, on peut descendre en se faufilant dans le trou prison de Grégoire. Pas de ventilation, pas d'éclairage, les gens s'y glissent un à un, en reviennent enfumés, presque étouffés. Dévotion, fascination profondes. Corps portés par une sorte d'incandescence, ils s'enfoncent dans le noir, comme on s'immergerait dans l'eau d'un baptême. Adhésion à ce qu'on est, entre soi.

Grégoire reste le fondateur aujourd'hui de ce pays, la figure qui aura résisté hors du temps, parmi les serpents, les dragons. Celui qui aura forgé la parole qui guérit. Je vois Sona hésitante à descendre, elle nous questionne: "Voulez-vous y aller?". Non, finalement, partagés que nous sommes entre le respect de ces gestes vécus, l'ambiguïté qu'on devine aussi de cette fièvre, et ce sentiment que cet espace à franchir n'est pas des nôtres, ou qu'il y faudrait jouer une scène. Sona sort de la chapelle, en arrière, à l'arménienne.

En bas, aux stands de souvenirs, nous achetons des amulettes, petites boules de faïence chacune avec un œil dessiné. C'est pour chasser le mauvais œil. Bon ou mauvais sort, magie de cette survie longue de Grégoire, nous regagnons le bus, perplexes. La plaine s'étale au devant, maisons mêlées de verdure, toits blancs surchauffés, parmi les brumes, les fumées.