Nous reprenons la piste dans la vallée qui s'encave peu à peu. À droite bientôt, au seuil d'une clairière, quelques voitures. "C'est une fontaine" dit Sona. Plus loin, Hemaïak s'arrête, il crie vers une grande cabane en bois, presque une maison, plus haut parmi les arbres. Une vieille femme s'avance, lui répond. On continue la piste qui devient peu à peu invraisemblable. "Il a beaucoup plu ces jours derniers." Et de grandes flaques d'eau cachent des ornières redoutables. Le 4 x 4 avance de plus en plus lentement, nous nous taisons, attentifs aux bruits du moteur, aux gerbes de l'eau jaunâtre, aux pneus qui s'enfoncent. On s'arrête soudain, net. Dix mètres au-devant, la moitié de la piste s'est effondrée dans le ravin.

Tout le monde descend, s'approche, on passe à pied pour éprouver ce qui reste de solide. Hemaïak lance son 4 x 4 largement sur la droite, qui penche fortement mais passe. Sona suit à pied, entre soupir d'aise et angoisse. L'avancée reprend, à peine plus rapide que la marche, il faut jauger le sol sous les marigots qui coupent le chemin, prendre la bonne courbe pour éviter l'envasement, notre chauffeur joue des bras, des manettes, des roues motrices... Peu après, sur une partie plus sèche, il s'arrête, le visage un peu baissé, il parle à Sona la voix sourde. "Il dit qu'il y a deux bras de rivière à franchir encore et qu'avec le niveau de l'eau, on ne peut pas passer. Mais il y a un sentier par là. Si vous voulez, on peut aller à pied."

On laisse là le véhicule, à même la piste, Marie-Andrée qui ne marche plus si facilement va nous attendre. Hemaïak nous guide dans une vague sente à l'herbe drue, d'un pas rapide. La chaleur est au zénith et très vite nous sommes envahis de mouches en tourbillon autour de nous. Bourdonnements incessants, stridence des cigales, la terre chaude nous porte, rythme des pas, de l'agacement des insectes. On fait des gestes dérisoires pour les chasser. Les herbes sont devenues plus hautes, nous avançons les pieds levés, nous frayant lentement une passe dans les frondaisons. Les herbes et les branches se rejoignent sans un passage pour la lumière.

Longtemps nous allons, le corps pris par la marche seule, suivre celle qui précède, se protéger des branches, chasser les mouches des yeux... Un moment, Hemaïak s'arrête, semble un peu perdu, on tourne en rond quelque temps. Filet d'inquiétude dans les regards, la marche encore, puis son allure déterminée et la piste un peu plus bas, qu'on retrouve. C'est devenu un sentier pentu, avec des roches. Les corps ruissellent, et s'il n'y a plus d'herbes, les mouches font un nuage fébrile devant nous, contre le ciel. Il faut monter encore - "C'est un peu plus loin" - une pause à l'ombre et les yeux qui devant, là-haut, devinent une coupole au bout d'un vaste espace.

Quand on marche, voir enfin le but du périple est toujours un instant sublime. Ce qu'on a pétri d'imaginaire pas après pas, rythme après rythme comme dans l'obsession de la musique soudain se dévoile. Moment magique du corps tendu vers l'improbable, quand le désir touche son rêve.