"Le monsieur a deux chambres, si vous voulez monter voir." Nous sommes revenus à la place haute du village. Un homme s'est proposé pour nous loger. "Il vit tout seul ici", dit Sona. La maison est entourée d'un grand jardin, où tout l'espace est cultivé avec soin. Côté sud, un grand bassin recueille l'eau de pluie pour l'arrosage. Légumes et fruits à profusion. Au premier étage où sont les chambres - l'homme vit en bas - on devine au loin dans la nuit qui arrive des silhouettes de montagnes.

Notre homme fait l'article, nous montre avec détermination les lits (beaucoup de poussière), l'électricité (ampoule faiblarde qui tressaute), le vaste espace (pour ça, rien à dire). Il est anxieux de son effet commercial. Est-ce que nous acceptons? Visiblement, il n'y a pas de concurrence, il est tard et le prix reste raisonnable ("C'est quinze mille drams26, car vous avez votre couchage"). Affaire conclue, tout le monde respire. Sona logera chez le maire, et Achot en bas ici, ou dans le minibus qu'on rentre dans la cour.

Reste à laver les corps imbibés de chaleur. Les choses se passent dans un petit réduit à la lumière incertaine. Deux casseroles qu'on remplit au robinet d'eau froide. Un point d'écoulement sur le sol en gravier. À deux, on jongle mieux avec le bonheur de l'eau sur la peau. Je te regarde. Nous partons ensemble de ce rire retrouvé de l'enfance, à perdre haleine.

La nuit du voyage sert peu au sommeil. C'est d'abord un temps où l'on cherche des repères, où la mémoire malgré soi tente de comprendre toutes les intensités vécues du jour, où l'on voudrait monter le film après des prises de vues incessantes. Il y a des mosaïques dans la tête, les pierres dans la lumière, les fresques au bord de se dissoudre, les lieux des églises à la limite de l'accessible... et ces rencontres fulgurantes qui recomposent les fragments, font comme une sève souterraine. Le corps cherche à reprendre pied, à jauger de son univers familier celui qu'il découvre. Mais sur la place à côté, la jeunesse de Kirants mixe bruits de moteurs et rythmes de cassettes. Et puis, plus tard, ce sont les chiens longtemps qui déchirent le fil des images. Rien ne s'arrête. Après bien des reprises, des tentatives d'acquiescement à ce qu'on a vécu, on se dissout bientôt sans avoir pris la distance nécessaire, comme terrassé par ce trop plein d'instants, soumis à ce territoire nouveau qui vous étreint.

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26 Environ 23 euros.