Bientôt, la pluie, la buée partout sur les vitres qu'on essuie, puis l'orage et la grêle qui enfle vite, ça tambourine sur la tôle. Mélange de bruits, la foudre encore, on crie pour s'entendre, l'eau coule sur les leviers de vitesse, on ne voit plus rien, on s'arrête, l'eau ruisselle avec le vent partout. Moment de grâce, à l'écoute des éléments, de la nature à l'état brut. Puis peu à peu, le rythme qui ralentit, de la pluie, du vent. On devine maintenant un champ de blé à droite, encore vert. Puis presque le silence. On repart.

Quelques montées, des replats, la jeep atteint le haut de chaque côte difficilement, la piste glisse, on s'arrête, on recule, on relance avec plus d'élan. La pluie cesse, vient un peu de lumière. On stoppe net tout à coup. Devant, un attroupement, un tracteur et sa remorque de foin ont quitté la piste, versé sur l'herbe. Les enfants, qui courent, les hommes qui s'affairent avec un filin qu'ils relient à un gros camion arrivé là Dieu sait comment. Le camion remet d'aplomb le tracteur. Tout le monde respire.

Il y a là un vieux berger sur son cheval, bonnet en pointe, longs vêtements jusqu'à mi-jambe, regard rieur au fond de la barbe grise. Il assiste goguenard à la scène pendant que notre chauffeur, de son téléphone mobile, informe ceux de Sisian de la mésaventure. D'un seul regard, la fulgurance des temps qui s'entrechoquent. La main qui guide le cheval, le compagnon dans ces immenses étendues depuis des millénaires. Le moteur pour façonner vite la terre, vite la parcourir, agrandir son emprise sur elle. Et le réseau, la parole et l'échange de partout dans les flux continuels. La piste est dégagée, à nouveau on repart.

Vers l'avant, le paysage ne paraît pas changer, grosses collines qu'on escalade une à une, qui semblent continuer toujours. À l'arrière maintenant, on découvre l'immense perspective de la vallée dans les jeux de lumière, la ville au loin, comme un point sur la carte d'un autre monde.

On débouche bientôt sur des replats très larges, la piste se perd dans ces grandes ondulations d'herbes, de fleurs à haute tige, de rocailles qui effleurent, grises, bleues, comme les nuages. Il pleut à nouveau, par vagues. Du temps qui passe, on s'élève, saoulés de bruits, de cahots, de paysages à peine entrevus. Commencent les plaques de neige, les premiers éboulis au long de pentes plus hautes, plus raides. La grêle encore, la pluie, le tonnerre, et l'impression de monter vers l'origine noire du monde.

Nous allons lentement de plus en plus, le moteur peine, une montée raide encore et l'on descend. Les jeunes Arméniens nous préviennent en anglais: "C'est trop glissant, trop dangereux". On continue à pied, les jeeps vont suivre à vide. C'est maintenant la haute montagne et ses paysages somptueux, dont on dirait que chaque repli de la terre, chaque variation de la lumière se prolongent, naissent et renaissent à l'infini. De grands pans de pierrailles sombres alternent avec la neige, nous montons dans le froid, entre les gouttes, le sentier raide. À gauche, le vieux volcan couvert de neige dont on s'approche.

Oughtasar, le lac au pied du Mont Mets Ishkhanasar
'...qui affleurent et font écrin au petit lac...'

 

Une longue montée, et l'on débouche sur des étendues d'herbe grasse, presque plates, le fond de l'ancien cratère. Encore une large boucle, et ce sont d'immenses champs de roches, milliers de pierres polies par le temps, luisantes, qui affleurent et font écrin au petit lac. Nous avançons vers elles, dans les lumières multipliées des gris, reflets sur l'eau, pluie sur la pierre dure, sur les lichens. Sur les faces planes des roches, les premiers traits gravés qu'on devine. Quels outils ont creusé là ces marques incertaines? Nous tentons de les déchiffrer, silhouettes frêles d'hommes, de bouquetins, scènes de chasse, luttes d'animaux, scènes de danse, signes aussi qui restent mystérieux.