Deux heures plus tard, vers seize heures, on nous dit que c'est pour bientôt. Je scrute le ciel au nord-est, où les nuages s'amoncellent. Nous devons monter à trois mille trois cents mètres, au pied du Mont Mets Iskanasar, et c'est une heure et demie de piste.

"Ça y est, les véhicules sont derrière l'hôtel", deux jeeps finalement et pas un camion. Deux chauffeurs musclés entrent dans le hall. "Voilà les shérifs" dit Sylvie, l'œil allumé. Nous payons d'avance.

Les jeeps sont petites, hautes sur roues. On se serre à trois à l'arrière. Le pare-brise à droite est étoilé d'un impact récent. Premier arrêt dans la ville, on fait le plein. Puis très vive allure dans les rues de Sisian, l'impression de voler au-dessus des ornières. Notre chauffeur, la cinquantaine, cheveux gris, lance une phrase, rit franchement en jouant avec le volant. "Karahunj" dit-il, pouce levé, quand nous passons près du champ de mégalithes, sur les premières hauteurs.

Au loin, le massif où nous allons semble à peine détaché de la chaîne qui fait frontière avec le Karabagh. Il est désormais très sombre, bordé de lourds nuages. On quitte vite la route, pour une piste bien tracée - le dernier village qu'on traverse - et nous voici parmi de vastes ondulations d'herbes. On s'élève, en larges parcours, dans un moutonnement de la terre qui semble sans fin. D'un signe de la tête, le chauffeur nous dit son optimisme, malgré le gris sombre qui gagne. La piste s'est vite dégradée, grosses flaques, boue grasse, la jeep rugit, change de régime, on tangue sans arrêt, le chauffeur joue des leviers, fait corps avec sa machine dans une sorte de danse que j'admire.

 


Bientôt, la pluie, la buée partout sur les vitres qu'on essuie, puis l'orage et la grêle qui enfle vite, ça tambourine sur la tôle. Mélange de bruits, la foudre encore, on crie pour s'entendre, l'eau coule sur les leviers de vitesse, on ne voit plus rien, on s'arrête, l'eau ruisselle avec le vent partout. Moment de grâce, à l'écoute des éléments, de la nature à l'état brut. Puis peu à peu, le rythme qui ralentit, de la pluie, du vent. On devine maintenant un champ de blé à droite, encore vert. Puis presque le silence. On repart.

Quelques montées, des replats, la jeep atteint le haut de chaque côte difficilement, la piste glisse, on s'arrête, on recule, on relance avec plus d'élan. La pluie cesse, vient un peu de lumière. On stoppe net tout à coup. Devant, un attroupement, un tracteur et sa remorque de foin ont quitté la piste, versé sur l'herbe. Les enfants, qui courent, les hommes qui s'affairent avec un filin qu'ils relient à un gros camion arrivé là Dieu sait comment. Le camion remet d'aplomb le tracteur. Tout le monde respire.

Il y a là un vieux berger sur son cheval, bonnet en pointe, longs vêtements jusqu'à mi-jambe, regard rieur au fond de la barbe grise. Il assiste goguenard à la scène pendant que notre chauffeur, de son téléphone mobile, informe ceux de Sisian de la mésaventure. D'un seul regard, la fulgurance des temps qui s'entrechoquent. La main qui guide le cheval, le compagnon dans ces immenses étendues depuis des millénaires. Le moteur pour façonner vite la terre, vite la parcourir, agrandir son emprise sur elle. Et le réseau, la parole et l'échange de partout dans les flux continuels. La piste est dégagée, à nouveau on repart.

Vers l'avant, le paysage ne paraît pas changer, grosses collines qu'on escalade une à une, qui semblent continuer toujours. À l'arrière maintenant, on découvre l'immense perspective de la vallée dans les jeux de lumière, la ville au loin, comme un point sur la carte d'un autre monde.

On débouche bientôt sur des replats très larges, la piste se perd dans ces grandes ondulations d'herbes, de fleurs à haute tige, de rocailles qui effleurent, grises, bleues, comme les nuages. Il pleut à nouveau, par vagues. Du temps qui passe, on s'élève, saoulés de bruits, de cahots, de paysages à peine entrevus. Commencent les plaques de neige, les premiers éboulis au long de pentes plus hautes, plus raides. La grêle encore, la pluie, le tonnerre, et l'impression de monter vers l'origine noire du monde.

Nous allons lentement de plus en plus, le moteur peine, une montée raide encore et l'on descend. Les jeunes Arméniens nous préviennent en anglais: "C'est trop glissant, trop dangereux". On continue à pied, les jeeps vont suivre à vide. C'est maintenant la haute montagne et ses paysages somptueux, dont on dirait que chaque repli de la terre, chaque variation de la lumière se prolongent, naissent et renaissent à l'infini. De grands pans de pierrailles sombres alternent avec la neige, nous montons dans le froid, entre les gouttes, le sentier raide. À gauche, le vieux volcan couvert de neige dont on s'approche.

Oughtasar, le lac au pied du Mont Mets Ishkhanasar
'...qui affleurent et font écrin au petit lac...'

 

Une longue montée, et l'on débouche sur des étendues d'herbe grasse, presque plates, le fond de l'ancien cratère. Encore une large boucle, et ce sont d'immenses champs de roches, milliers de pierres polies par le temps, luisantes, qui affleurent et font écrin au petit lac. Nous avançons vers elles, dans les lumières multipliées des gris, reflets sur l'eau, pluie sur la pierre dure, sur les lichens. Sur les faces planes des roches, les premiers traits gravés qu'on devine. Quels outils ont creusé là ces marques incertaines? Nous tentons de les déchiffrer, silhouettes frêles d'hommes, de bouquetins, scènes de chasse, luttes d'animaux, scènes de danse, signes aussi qui restent mystérieux.

 


Les pétroglyphes d'Oughtasar seraient plus de deux mille, répandus sur des kilomètres carrés. On ne sait pas bien les dater, certains les font remonter à 7500 ans avant J.-C. Peu à peu, la puissance du paysage autour s'atténue, elle nous libère, et roche après roche, on scrute mieux chaque détail, on se prend à respecter ceux qui venaient là graver leurs peurs et leurs espoirs, durant les trois mois d'été où ces terres sont accessibles.

Comment les imaginer, ces anciens hommes, marchant longtemps depuis la vallée? Étaient-ils comme nous portés vers le sublime de ce pays des pierres qu'ils découvraient? On avance parmi leurs œuvres, et c'est comme un pèlerinage à la limite extrême du temps humain, traces éparses pour faire trace, signes premiers peut-être qui se lèvent contre la mort, mémoire déjà, et qu'on aurait décidé d'écrire à même la terre.

Oughtasar, un pétroglyphe
'...comme un pèlerinage à la limite extrême du temps humain...'

 

Le vent s'est un peu levé, les couleurs et la lumière changent d'instant en instant. Il faut redescendre, et sur ces pentes extrêmes notre chauffeur fait des prouesses. Nous retrouvons bientôt l'herbe, le soleil revient par intermittence, et cela fait de grandes envolées de lumière qui courent parmi les fleurs. On s'arrête un moment pour attendre l'autre jeep. La montagne est couverte de fleurs, sorte de chicorées sauvages, scabieuses délicatement mauves, grandes gentianes, fleurs blanches, fleurs jaunes qu'on ne sait pas nommer... dans les herbes denses qui ruissellent au vent.

Ivresse de l'espace dans tout le corps. On domine d'ici toute la vallée dans la danse des ombres et des lumières, montagnes d'en face perdues dans la laitance des nuages, paysages qui se soulèvent et qui oppressent, qui dilatent tout ce qu'on respire, qu'on voit d'un seul pan du regard et qu'on voudrait enfoui en soi, manger presque. Le soleil rase les reliefs; il prépare à la nuit. En bas, on devine la retenue d'eau de Tolors et devant, Sisian étalée dans sa trouée verte.

Vue de la vallée de Sisian
'...dans la danse des ombres et des lumières...'

 

On repart, plus détendus maintenant, plus vite. Le temps s'étale encore, rythmes du moteur, vallonnements qui ne s'épuisent pas. La boue encore, les bras sur le volant, l'intensité du regard dans la descente. L'herbe insensiblement devient moins verte, viennent des parcelles de blé. Nous sommes à deux mille cinq cents mètres peut-être d'altitude, et déjà le corps semble irrigué d'un vivant plus familier. On s'arrête à nouveau près d'une source pour boire, pour vérifier la jeep qui chauffe et fume. Puis la soif du retour, la piste qui file de plus en plus vite, pentes plus douces, premières maisons, bitume.

On pile derrière l'hôtel, notre chauffeur descend, il jubile, il va contre le mur, le frappe d'un grand geste heureux, gorge déployée, comme si le mur était cette montagne encore une fois vécue de part en part. Le café, dans le hall de l'hôtel. Nous sommes tous repus de l'aventure, chauffeurs comme passagers, peuplés de bruits, d'images, d'air. Je jouis de ce moment provisoire où les espaces prolongés, de vallée en vallée, naissent encore en soi, visions à l'écart pour un temps de la mémoire, corps qui veut revivre comme après l'amour les instants sublimes. Sona nous regarde en souriant, n'osant trop demander ce que c'était là-haut. Nous restons assis un moment, dans l'absolu, entre le vide et le plein, hébétés.

 


On rentre vers Vayk dans le soleil couchant. Longue montée vers le col de Vorotan dans l'ombre lente qui vient. Les reliefs prennent une ampleur inconnue. Fascination de la lumière qui s'en va sur ces étendues, tandis que le soleil continue d'illuminer les crêtes.

Et dans la présence de l'ombre, on devine bientôt des silhouettes, vaches, moutons, par centaines qui rentrent des pâtures. Ils font de grands frémissements dans les vallons de la terre, des cavaliers les entourent, les mènent à leurs abris. J'observe ces danses magnifiques, ourlées de ce restant du jour à peine - les hommes, les bêtes et la terre même qui s'en iraient ensemble échapper à la mort. Me revient en mémoire, obsédante, la mélodie du doudouk, lorsqu'au bout de son souffle le joueur trouve encore l'énergie d'un phrasé, d'une arabesque avant le seul silence.

Dans la nuit qui nous reste, nous croisons les camions qui roulent vite vers l'Iran. Les mouvements s'apaisent bientôt. Certains sont arrêtés, à des hôtels de bord de route, comme ces deux imposantes remorques blanches marquées "Tachkent, Ouzbékistan".

À l'hôtel de Vayk, il est vingt-deux heures. Arsen est heureux de nous revoir, mais deux Japonais ont pris place déjà dans les meilleures chambres. Les pièces où nous allons passer la nuit n'ont qu'un rapport lointain avec elles. Pas d'eau, toilettes engorgées, repas vite avalé. On cherche à s'endormir, dans le fourreau précaire des sacs de couchage.