À Yeghegnadzor quelques kilomètres plus bas, on quitte la route principale à la recherche du musée de Gladzor. La petite ville s'étend parmi les arbres, sans vrai centre, et sans bien entendu aucune signalisation. Quête aux informations, un vieil homme puis un autre, puis une jeune femme qui monte avec nous, un kilomètre, un autre, la route grimpe, les maisons se dispersent. "C'est tout là-haut, aux dernières maisons." Achot trouve un peu d'ombre. Une ruelle de terre, et des khatchkars récents, alignés, qui signalent cette ancienne église qui sert de musée. Une vieille dame aux dents d'or nous accueille: "Chaque khatchkar, dit-elle, représente une discipline, la rhétorique, la grammaire, la logique, la sagesse, l'arithmétique..."

C'est ici la mémoire de l'université de Gladzor, dont on ignore l'emplacement exact (À Tanahat peut-être, où nous irons ce soir?), mais qui fut un foyer de rayonnement célèbre dans tout le territoire arménien et jusque dans la lointaine Cilicie. Lieu mystérieux, fulgurant - à peine soixante années d'existence - plus université que monastère, Gladzor accueillit dans ces lieux retirés jusqu'à quatre cents élèves, à partir de 1280. La salle est sombre, on a mis au mur une carte montrant tous les sites en relation avec Gladzor, et sous de petites vitrines, des reproductions de manuscrits.

Ici, Momik, le sculpteur d'Areni, déploie un art subtil de la miniature, tout comme à sa suite Toros de Taron, également poète. On se penche pour scruter l'admirable des couleurs, on respire côte à côte ces images aux histoires multipliées, on voit ces hommes le corps penché, creusant la langue, l'espace des traits, des couleurs. On déchiffre les scènes merveilleuses, forme à forme, l'économie des moyens, la puissance des regards, la lumière des vêtements. La dame parle, Sona traduit à distance, et nous sommes perdus dans cette évocation, naviguant dans la mémoire de ces créateurs complets de l'époque comme ceux de notre Renaissance.

En sortant, près de la porte sur une pierre tombale en partie illisible, ce beau visage aux yeux mongols, qui semble veiller là sur ce qui fut un lieu de l'esprit dont rien ne reste.

 

Nous voudrions monter à Spitakawor45, un ermitage perché dans la montagne à deux mille cinq cents mètres d'altitude. Un de nos livres décrit grossièrement l'itinéraire, sortir en montant du village, voir un panneau de signalisation au long d'une piste, mais prendre plutôt un sentier, puis atteindre des prairies d'estive et les abris des bergers... Les indications ne sont pas très claires. Je demande à la femme au sourire doré si c'est la piste ou le sentier, s'il y a deux itinéraires.

"Mais vous ne pouvez pas vous tromper, il n'y a qu'un chemin à suivre, traduit Sona.

- Il ne faudrait pas y aller en plein midi, c'est long, c'est mieux de partir à cinq heures du matin.

- On supporte bien la chaleur. On va déjeuner vite et on y va."

Pique-nique rapide à l'ombre de la grammaire, de la sagesse et de l'arithmétique. Marie-Andrée va rester là, avec Achot et Sona. On s'enquiert de la distance, sept kilomètres peut-être on ne sait pas trop, et sept cents mètres de montée. Sona s'inquiète. "Si nous ne sommes pas là à dix-huit heures, vous venez nous chercher..." On éclate de rire.

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45 Spitakawor: la vierge blanche.