Nous marchons d'abord à travers les maisons de Vernashen, encore à l'abri des arbres, au plus haut de cette coulée verte qui s'étale loin dans la vallée. Bientôt, c'est le soleil sur la piste, nous traversons le cours d'eau qui vient de là-haut, la pente est douce, le rythme est vif. Au sortir du village, premier arrêt: la piste monte à gauche, à flanc, elle fait visiblement une grande courbe, il y a bien un vieux panneau fléché. Et puis, tout droit, un petit sentier qui semble se perdre dans les roches. Par où passer? "Il n'y a qu'un chemin à suivre"... Monique et Sylvie préfèrent la piste bien tracée, plus longue peut-être mais plus sûre.

 

Le village de Vernashen
'...l'espace des hommes, arbres et maisons mêlés...'

Très vite, le regard s'enivre du paysage. Là-bas, très au sud, les montagnes bleutées de brume de l'autre côté de la vallée de l'Arpa. À nos pieds, l'espace des hommes, arbres et maisons mêlés, et la tache rouge de notre bus dans la ruelle, minuscule déjà. Et la piste où nous avançons, qui suit ces immenses ondulations où le peu d'herbe qui a poussé au printemps est maintenant brûlé. Parfois quelques fleurs de chardon encore, et des touffes d'herbe plus jaune. Après quelques kilomètres, c'est toute la ville et les parcelles cultivées au loin qu'on embrasse.

L'air est chaud mais palpable, fluide. Il fait de la fraîcheur par moments sur nos corps trempés. On s'arrête, heureux de la terre, du rythme des pas, de leurs maigres bruits dans cet infini du paysage. Bientôt la pente devient rude, la piste continue ses boucles, tournant les crêtes. Plus aucun arbre depuis longtemps. À chaque détour, on aimerait découvrir l'autre versant, mais la courbe s'amplifie, la pente s'accentue.

Deux heures de marche ainsi, et toujours pas de trace des bergeries... Dans un petit replat un peu plus loin, la piste fait une branche, à gauche toujours les mêmes courbes qui montent en encorbellement, à droite elle descend. On prend à droite, après débat, pour découvrir l'autre côté, malgré la descente. Quelques dizaines de mètres, et voici l'autre vallée, avec bien plus bas les cabanes de bergers comme en chapelet le long du petit torrent qui doit naître dans le haut des montagnes en face, vers trois mille mètres d'altitude. On scrute tout autour la montagne lentement, sur les hauteurs...

"La voilà !

- Où ça?

- Là, plus bas."

On se rapproche, on pointe les doigts, les regards. La petite coupole de Spitakawor - "la vierge blanche" - semble très loin, sur l'autre versant à notre gauche. Nous avons sans doute trop monté, mais surtout pour l'atteindre, il nous faut descendre de cent cinquante mètres de hauteur peut-être, puis remonter d'autant. Encore au moins une heure !...

Nous dégringolons vite le sentier, les yeux rivés sur ce seul bâtiment dans l'immensité de ce côté de la montagne. En bas, une clairière, un ruisseau léger, l'ombre d'un arbre: Sylvie décide de nous attendre là, de faire la sieste. Elle nous laisse l'intimité de la fin du périple.

 

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Nous partons sur une sente à peine marquée, nous n'avons en principe qu'à remonter ce vallon raide. Dans ce creux de la terre, la chaleur fait fournaise. Hautes herbes, buissons, la marque du passage devient précaire. La pente nous essouffle, on fait des pauses, le corps ruisselle. Nous ne voyons plus la coupole là-haut, cachée par les plis du terrain. Un moment, le sentier se dédouble, on file vers le haut, un moment encore et plus de sente, nous sommes sur un flanc raide de rochers, de buissons, de terre friable.

On cherche. Plus bas, de l'autre côté d'un ruisselet, la marque semble-t-il d'un sentier. Il faut descendre, on se tient l'un l'autre, on s'agrippe aux rochers, ton corps tremble. Nous reprenons la passe, buissons plus drus, pente abrupte maintenant qui fait nous arrêter tous les vingt mètres, l'impression du corps qui s'épuise, l'énergie qui coule hors de soi, l'entêtement des pas l'un après l'autre.

Enfin, au-dessus des arbres, l'ocre de la coupole là-haut, des mètres encore, et blottie dans la roche l'eau de la source qui coule, fraîche. Jouissance sauvage du corps qui boit, qui s'asperge, qui respire, l'eau et l'air ensemble. Je te regarde, heureux de ce bout du monde, délivré, renaissant. Nous rions. Devant nous, l'immense paysage qui dévale, l'œil se perd ici et tout le corps, on ne sait plus rien que cela, être arrivé.

Contre le ciel, le tambour et le toit, l'élégance comme une évidence. En s'approchant, ce n'est pas la mémoire qu'on atteint, c'est une extrémité de soi-même insoupçonnée, les pierres un peu plus nues après l'effort pour les atteindre, cette intensité du dialogue de l'œil et des images. Au sud, une grande croix moulurée sur la façade, et sur les pierres d'appareil, des petites croix incisées, en rythme, comme des fleurs ça et là d'un parterre, qui feraient danse dans la lumière et l'air.

Nous entrons dans une petite cour. Pierres au sol des murs qui se délabrent. À la porte de l'église, un tympan entouré de muquarnas46 qui font le plein cintre. Une Vierge à l'enfant sur le tympan, qui naît d'un fond uni de la pierre. Quelques traits creusés profond, qui font les plis des vêtements, des traits d'ombre dans le soleil, l'orbe des yeux dans le visage penché de la mère: on se tait devant ce simple chant d'amour, l'enfant, la mère, le ciseau sur la pierre de ce sculpteur intense, exact, économe.

 

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'...l'enfant, la mère, le ciseau sur la pierre...'

 

Dehors à nouveau, nous allons du soleil à l'ombre, cherchant pourquoi les hommes de ce pays sont venus bâtir en ces lieux extrêmes une telle merveille. Quel était le ressort ultime pour cette énergie folle? Et pourquoi cet écart, ce vouloir d'exister aux limites?

Au soleil, une tombe rouge, de facture récente. C'est Garéguin Njdeh qui est enterré là. À la tête d'une bande de combattants arméniens, il lutte en 1912 aux côtés des Bulgares contre l'empire Ottoman, puis, allié aux troupes russes, contre les Turcs. Puis enfin et surtout, en 1921, il tient tête aux Turcs et aux bolcheviques en Siounie, déclarant une république indépendante de l'Arménie des montagnes, négociant avec Lénine son rattachement à l'Arménie soviétique avant de s'exiler, puis de mourir dans les prisons soviétiques en 1955. Les restes de celui qui a sauvé l'unité du territoire sont transportés là, en 1983, en grand secret, par un groupe d'intellectuels. Le héros au cœur de l'ermitage. La vierge blanche qui veille sur le combattant des montagnes. À l'écart, dans l'inaccessible. Là où le paysage crée tous les décors de l'âme.

Nous restons en silence, à l'ombre, abreuvés, imprégnés d'une présence insaisissable. L'impalpable de la silhouette des pierres. Je te prends l'épaule, je m'assure de toi, pour ne pas prendre peur peut-être de cetteplénitude, elle qu'on sait si précaire.

Nous reprenons de l'eau fraîche à la source, les pas de la descente sont rapides, la clairière déjà, les arbres, le sentier qu'on avait perdu. Le sentiment qu'on laisse là comme un exil essentiel de soi-même, une part de nudité. L'herbe est plus souple et simple sous nos pieds. Le monde est rassurant, plus loin, Sylvie est assise à l'ombre qui nous attend.

 

C'est un vrai sentier maintenant, le pli de la terre s'évase, voici les cabanes d'été des bergers, certains là-haut avec leurs bêtes, d'autres qui nous entendent et sortent, qui nous saluent, ébahis. On passe à gué deux fois le ruisseau qui s'élargit, nous marchons vite, sous le soleil plus doux vers cette impressionnante gorge, très étroite, où le sentier s'engouffre. Un moment d'ombre, le voisinage d'énormes rocs, on remonte, redescend, les pierres toujours, le vent dans la gorge sur elles et sur nous.

Bientôt la lumière, des enfants qui jouent au loin, en contrebas dans une tenue d'eau et puis là-bas la trouée verte de Vernashen. Marcher encore, descendre, le corps endolori, la mémoire qui se vide, le temps qui passe. Nous retrouvons la piste, des jeunes nous regardent qui filent vers le village. Les premières maisons, les arbres, plus de cinq heures que nous marchons, il est dix-huit heures bien passées. Devant le mini-bus, tout un groupe nous attend, la femme du musée, quelques hommes, des enfants. "Vous savez, dit Sona, les étrangers ne vont pas là-haut à pied, vous êtes comme des Arméniens !" Un temps, puis: "Vous avez vu la tombe près de l'église?" Oui, nous racontons, fragments de ce qui reste indicible, le vécu de la marche, la présence, l'intense du lieu... Je donne à Sona une bouteille emplie d'eau de la source là-haut. Elle sourit, heureuse. Nous saluons tous ceux d'ici, visages diaphanes de l'au-revoir.

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46 Muquarnas: décor formé d'alvéoles, d'influence islamique.