La route vers Tanahat monte aux flancs du Mont Tek'sar. Bonheur des corps épuisés par la marche qui s'apaisent devant le paysage qui s'ouvre. À cette heure, le soleil fait des reliefs, il porte l'œil encore dans la lumière pure d'avant le soir et c'est, à des kilomètres alentour, très loin, l'ocre bleuté des hauteurs et des vallonnements, tandis qu'ici, de ce côté de la montagne, la blondeur brûlée de l'herbe rase nous imprègne.

Un virage encore, et le regard s'arrête: Tanahati vank, sur un repli là-haut, corps noir de basalte contre l'aridité des monts. On approche, fascinés par ce rayonnement inverse, l'église absorbe la lumière, elle découpe dans la terre une absence.

Plus près, les pierres multiplient les nuances de gris et le corps se détend, renouant le dialogue entre le ciel, la lumière et l'appareillage des murs. Des ascètes ont habité ce lieu dès le VIIIe siècle, mais cette église élancée date des années 1270. Douze faces à la coupole haute, douze secteurs à son toit d'ombrelle. Devant, le noir des pierres atténue les lignes des volumes, il fait la compacité du lieu, cette énergie ramassée qui appelle. Et l'on scrute alors de plus près l'ajustement étrange des pierres grises, presque roses parfois, et les quelques signes sculptés, semis de représentations dérisoires dans l'intensité nue: quelques croix évidées, un lion contre un bœuf, affaissés, comme aveuglés par la lumière du soir. Au petit tympan de la porte, une scène improbable, comme une esquisse, d'un cavalier qui transperce de sa lance un animal.

 

Tanahat, deux oiseaux au chevet
'...Les deux corps arrondis s'enlacent presque dans une danse douce...'

 

Nous passons du soleil à l'ombre, le regard suit les pierres taillées en biseau, les découpes pour l'assemblage. À l'est, au-dessus d'un cadran solaire, deux colombes qui boivent au même vase, et plus loin cette étrange scène d'un rapace qui tient une colombe enserrée, qui l'entoure et la pique de son bec à la gorge, tandis que celle-ci fait de même. Violence ou tendresse? Les deux corps arrondis s'enlacent presque dans une danse douce, mais chacun blesse profondément l'autre. Les images qui font les histoires sont peu nombreuses, elles marquent le regard, elles creusent l'imaginaire, mais on n'y accède qu'après s'être soumis à ce rayonnement noir de l'ensemble où le corps s'est d'abord engouffré. Comme si la présence était nue d'abord, dense, vide de tout signe, et qu'ensuite seulement, le dialogue des hommes pouvait naître.

Nous prenons de la distance. Au sud, devant l'ampleur des montagnes qui apaise, les murets en ruines de ce qui fut peut-être l'université de Gladzor. Et des khatchkars anciens, à la beauté poignante, certains de pierre noire, d'autres aux lichens dorés sur l'ocre rose d'autres pierres, les croix graciles toujours et les motifs entrelacés, certains debout, d'autres penchés, en fragments. Deux photographes arméniens partagent avec nous ce site: comme les nôtres, leurs silhouettes vont et viennent dans le silence presque, elles s'isolent puis se rejoignent, échangeant à mi-voix des phrases courtes. Comme les nôtres, elles sont dans l'errance, elles boivent la mémoire.