Edjmiadzin, c'est en arménien "la descente de l'être unique". Nous marchons vers la cathédrale, à l'emplacement de la vision de Grégoire. Les Arméniens sont nombreux en ce dimanche, sur la grande allée qui mène au sanctuaire. Nous nous approchons par le nord, cherchant dans les murs de cette église bien des fois remaniée, des fragments de sculptures plus anciens, qui diraient l'origine.

À l'ouest, un clocher-porche au décor magnifique, mais maniéré, baroque dirait-on si nous étions à Rome. Comme à Rome, ici est le lieu du pouvoir de l'Église, le catholicos40 y réside depuis des siècles. L'ensemble architectural ne fait pourtant pas étalage de magnificence, l'ampleur reste mesurée, mais on l'a comme surchargé au cours du temps, et les torsades de la coupole disent un autre univers que les motifs de l'entrée. L'unisson du soleil et du ciel sur ces pierres, mais le regard désaccordé par ce toujours plus beau qu'on a voulu, couche après couche, siècle après siècle.

 

Edjmiadzin, vers la cathédrale
'...sur la grande allée qui mène...'

 

À l'intérieur beaucoup de monde, des familles qui discourent à mi-voix, des jeunes filles au corps fluide, les groupes qui se font, se défont. Beaucoup de fresques aussi, assez récentes, on se sent d'emblée au cœur d'un riche décor. Le flux nous emmène vers la salle du musée à droite de l'autel. Vêtements liturgiques, reliques, un fragment de l'Arche de Noé dit-on, un tableau de vierges martyres... on fait le tour en groupe, les yeux se posent, repartent ailleurs.

Comme souvent en ces endroits saturés de corps et de croyances, tout m'échappe, de ce qui pourrait tisser la cohérence de l'instant et du lieu. Je repense aux graffitis sur les fresques de Kirants, ici ce sont les promeneurs qui font d'incessantes traînées dans l'espace, ajoutent leurs entrelacs aux multiples motifs dans la pierre. Lieu d'images, où l'on vient boire à l'image fondatrice, qui dissout la respiration, la distance, et le dialogue qui pourrait naître.

 

Edjmiadzin, porche de la cathédrale
'...un clocher-porche au décor magnifique...'

 

Quand nous sortons, je vois que les gens marchent à reculons pour franchir la porte de l'église. À Sona qui fait de même, je demande pourquoi. "C'est qu'on doit regarder le chœur, il ne faut pas tourner le dos à Dieu." Côté sud, sous le soleil du dehors, des plaques tombales, côte à côte, juste un petit relief sur les dalles de la place - ce sont les derniers catholicos d'Arménie qui sont là, mis en terre.

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40 Le Catholicos de tous les Arméniens, dont la résidence est à Edjmiadzin, est le chef de l'Église arménienne, indépendante de l'Église de Rome.