"Ce n'est pas pratique pour le petit déjeuner ici, dit Sona

- Nous pouvons aller dans un café dehors, avant de partir ?

 - Oui, ou si vous voulez sur la route un peu plus loin, Achot dit que c'est possible."

L'air est aigu ce matin après l'orage de la nuit, nous allons vers le lac Sevan, immense étendue d'eau perchée à mille neuf cents mètres d'altitude, quatre-vingts kilomètres de longueur, quelques dizaines en largeur. Du Ier au IVe siècle, trois grands lacs balisaient le territoire de l'Arménie d'alors, le Sevan, le lac d'Ourmia au sud-ouest de Tabriz maintenant en Iran, et le lac de Van plus à l'ouest dans la Turquie actuelle. Et si l'on remonte encore le temps, vers 70 avant Jésus-Christ, Tigrane le Grand acheva l'unité des Arméniens et au-delà: son empire, la Grande Arménie, s'étendait alors de la Méditerranée jusqu'à la Caspienne, de la Palestine au Caucase. Parcourir l'histoire, c'est douloureusement suivre le reflux jusqu'à l'inexistence, repérer les renaissances aussi, comme ce royaume de Cilicie des bords de Méditerranée, né de l'émigration déjà et qui du XIIe au XIVe siècle maintint l'identité et la culture.

 

On traverse des friches industrielles des années soviétiques, à l'abandon maintenant et qui rouillent sur ce haut plateau désolé. Je me demande ce qui a fait tenir un peuple ainsi, qu'on a morcelé, dispersé, laminé parfois, sur cette durée longue. Dans ces ressacs incessants de l'Orient et l'Occident l'un sur l'autre, la violence de l'histoire qu'on lit dans les livres laissait-elle du répit aux hommes et à leurs rêves?


Nous avons prévu de faire le tour du lac Sevan, la rive sud aujourd'hui, plus habitée, tellement peuplée d'églises qu'il a fallu choisir, et demain le Nord, à l'abrupt des montagnes de trois mille mètres et plus, qui font limite avec le Haut-Karabagh.

Nous roulons depuis un temps déjà, quand Sona nous dit que "ce n'est pas sûr de faire le tour du lac, Achot pense que la route du Nord est mauvaise." Les guides de voyage français, anglais, mentionnent pourtant l'itinéraire. "On va se renseigner." Plus loin, Achot s'arrête près d'un groupe de policiers, leur parle, il revient:

"On ne peut pas passer, c'est comme si la route datait d'un siècle." Bon, nous reviendrons demain par la rive sud.

Peu à peu l'horizon s'est ouvert et dans le contre-jour du matin l'eau du Sevan qu'on aperçoit par intermittence d'abord semble grise. Les montagnes qui l'entourent sont immenses, mais l'espace est si vaste qu'elles semblent familières, comme si l'ampleur du paysage tissait sa connivence. Au loin vers le Sud, les monts Vardénis, encore enneigés, barrent l'horizon.

 

 


Le monastère d'Ayravank domine le lac d'un petit tertre. Comme souvent, malgré leur taille modeste, les bâtiments focalisent le regard. Est-ce l'inclinaison variée des toits, l'alternance des formes rectangulaires du gavit14 et de celles, arrondies, de l'église, ou encore l'appareillage en mœllons hâtifs des absides qui contraste avec les pierres de taille rigoureuses de la coupole? Ce qu'on voit d'emblée fait empreinte forte en soi. Multiples dialogues de l'architecture, en écho à ceux des roches et des lichens, tout autour.

 

Nous marchons parmi les herbes, les fleurs jaunes, prenant du recul pour comprendre mieux la symbiose de la pierre et de l'eau. Un berger tout cuivré de soleil vient vers nous, fait de grands gestes, parle du lieu, d'endroits secrets, de grottes qu'on a murées...

 

Ayravank, vue générale
'...domine le lac d'un petit tertre...'

 

Nous entrons dans l'église et c'est le sombre de la matière encore qui prend le corps. Mince rai de lumière, ça et là, qui donne à voir la pierre noire d'un autel, ou qui révèle plus encore l'ombre de l'espace. De l'église qui fait prégnance dans le paysage, on passe à une sorte de blessure intérieure, tant la noirceur vous pousse à l'extrémité de vous-même.

Me reviennent en lambeaux ces mots lus peu de temps avant le départ:

"Nuit gémissante, nuit de mort ; matin de deuil

à deux tranchants ; soleil noir... soleil aveuglant.15"

Grégoire de Narek, grand poète et mystique, écrit ces vers au détour de l'an mil, lui qui puise dans sa chair et les désirs, l'incandescence de toute son écriture. Bien plus radicale qu'en nos contrées d'Europe, la rupture du dedans des églises ici fait dans le corps ce noir qui aveugle, une lumière inverse qu'il faut franchir avec douleur, avant que l'espace vous couvre de lui-même.

 

 

Ayravank, à l'intérieur
'...qui donne à voir la pierre noire d'un autel...'

 

Ces endroits reculés des montagnes, à l'écart des grandes voies de passage, ont servi de refuge à l'âme arménienne, quand la répression arabe, aux VIIIe et IXe siècle, était violente. Comme Ayravank, bien des bâtiments des rives du Sevan datent de cette période, signes simples d'une culture en résistance encore, qui tire du fond de son isolement cette lumière noire.

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14 Gavit : synonyme de jamatoun, désigne le même élément architectural (Cf. ci-dessus)

15 in Tous les désirs de l'âme, poèmes d'Arménie, traduction Vahé Godel, Albin Michel (2002)

 


On a repris la route depuis un temps, quand on s'avise qu'on n'a rien mangé depuis hier soir. Pas de café sur le chemin depuis ce matin et visiblement ni guide ni chauffeur n'ont de réponse immédiate. Pas un fruit à vendre non plus, insensiblement l'environnement s'est fait plus nu, les voitures plus rares. Plus loin - il est maintenant près de midi - une maison basse en retrait de la route, un semblant de parking où s'arrête Achot. Lui et Sona vont voir. Pas d'enseigne. "Mais c'est peut-être un café." Un vieil homme passe en face, calme et digne sur sa carriole que tire un âne. Un temps qui nous semble assez long, puis Sona: "Oui, on peut manger."

 

Rien à l'intérieur qui laisse penser à un restaurant, on entre dans une maison d'habitation, vestibule, salle à manger, le tout très propre, d'une élégance un peu désuète. On décide un vrai déjeuner, vu l'heure. "C'est possible d'avoir du lavaré, un poisson du lac." Nous attendons longtemps la friture délicieuse dans la fraîcheur coquette de la salle, sans trop savoir, dans cette maison privée ouverte à ceux qui passent, si les voix qui s'empressent à côté pour notre repas, vivent la routine ou l'exception.

Nous avons croisé ce matin près du monastère un petit groupe d'Arméniens, mais ce sera la seule rencontre aujourd'hui de voyageurs. Étrange sensation, que cette richesse intense du patrimoine dans laquelle on plonge à loisir, sans contraintes, dans une rencontre particulière, pour soi seul.

 


À Noradouz quelques kilomètres plus loin, l'église Saint-Grégoire aux pierres blanches, au milieu d'une grande cour d'herbe. Près du mur sud, dans les chardons en fleurs, une petite table de fer rouillé pour le pique-nique, et des bases de colonnes en pierre qui servent de sièges. Tout autour, des khatchkars, certains en fragments, couchés, d'autres debout et sur eux dans la lumière, ces croix gravées qui ont la légèreté des fleurs. Derrière, à mi-hauteur du chevet plat, une fenêtre minuscule, bordée de sa dentelle de pierre. Derrière encore, un khatchkar historié, avec ce visage du Christ si proche dans l'expression de ce qu'on voit aux linteaux romans dans le Sud de la France. Même quiétude, même tracé simple, presque sommaire et qui fait plénitude pourtant, même occupation de l'espace qui s'assemble de figure en figure... Comme si l'Occident chrétien avait su, jusqu'à ses extrêmes confins, tresser le même écho, la même mémoire.

 

Noradouz, église St-Grégoire, khatchkar
'...même tracé simple, presque sommaire...'

 

Ici pourtant, peut-être parce qu'il dialogue intensément avec les pierres partout prégnantes, le patrimoine semble fragile, signes en pointillés défiant tragiquement les siècles, soumis aux soubresauts de la terre qui tremble. Malgré la présence de nombre de bâtiments anciens - l'église Saint-Grégoire ici date du Xe siècle - et cette solidité affirmée dans l'appareillage et les volumes, c'est la précarité d'abord qui porte à l'émotion, figures encore émergées des lichens, fissures, failles, la pierre qui n'échappe pas tout à fait à la mort.

 

Le cimetière du village est un peu à l'écart, sur la hauteur. On a dressé ici du IXe au XIVe siècle près de neuf cents khatchkars. Découvrir cette foule pétrifiée de stèles est une expérience inoubliable. Toutes tournées vers l'ouest, peuplant plusieurs hectares d'espace, l'amplifiant jusqu'à la respiration vers les montagnes au loin, ces croix-pierres sont comme une évidence tellement légère et massive à la fois, tellement proche de soi, douce, dure et dense, que le corps a du mal à éprouver ce lieu.

Dès l'abord, quelques enfants, qui nous offrent les fleurs sauvages d'entre les tombes. Un homme dort, allongé à même la terre, à l'ombre des pierres. L'œil cherche un repère dans cette profusion, il découvre la ciselure des pierres, une à une, les stèles parfois verticales groupées comme des familles posant pour l'éternité, et parfois penchées l'une sur l'autre, couchées, fatiguées presque de l'immobilité qui dure. Marcher parmi les tombes à Noradouz, c'est accepter de se perdre, de n'avoir plus de chemin pour découvrir, de laisser les pas, l'espace et l'instant jouer ensemble. Les enfants sont allés chercher des petites roses odorantes, nous avançons avec eux - pierres debout, pierres couchées, pierres écrites, sans épuisement, dans ces milliers de croix.

 

Noradouz, les khatchkars au cimetière
'...peuplant plusieurs hectares d'espace...'

L'homme qui dormait s'est approché avec Sona. "Il a étudié l'histoire à l'université, il peut vous expliquer, il est en retraite maintenant." Le visage émacié s'anime, nous sommes devant de petites pierres tombales, d'un mètre de longueur au plus, au sommet arrondi, on dirait des tombes d'enfants. Sur chaque paroi verticale, un bas-relief parfois décoratif, mais le plus souvent figurant des scènes de la vie d'autrefois. Sur ces tombes qui peuplent par dizaines les anciens cimetières, fréquemment des traits naïfs, des visages dont l'ovale est juste marqué, une galerie de silhouettes, d'objets, un univers en miniature qui fait énigme au regard. "Ici, nous dit l'homme, le disque que tient ce personnage, c'est le soleil, et là, au milieu, c'est la vie du village, le repas, les brochettes et le gril." Les yeux des visages, les bras sont à peine marqués, à peine nés de la pierre. Leur présence est intense pourtant, regards absents qui nous font face, mains croisées, formes du visages noyées dans le lichen. Parfois les entrelacs couvrent presque les personnages d'un réseau dense, parfois juste un cercle, un triangle, et cela fait une villageoise qui danse.

 

ar_noradouz_03
'...visages dont l'ovale est juste marqué...'

 

L'homme continue ses histoires, il montre l'alignement immense des khatchkars contre le ciel. "D'en-bas, c'est comme des hommes... Quand Timour-Leng16 est venu, les habitants de Noradouz avaient habillé les pierres et les Tartares les ont pris pour une armée, ils ont eu peur..." On marche encore longtemps d'une inscription à l'autre, des croix qui s'enchevêtrent dans un tracé sans fin à ce rythme immobile dans l'espace. Les enfants volètent autour de nous, ils font la danse.

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16 Tamerlan (Timour-Leng), à la tête d'un empire dont la capitale était Samarcande en Asie Centrale, envahit l'Arménie avec ses armées à partir de 1387, avant d'aller plus avant en Asie Mineure battre les Ottomans en 1402.

 


On longe à nouveau les rives, la couleur de l'eau varie d'un bleu à l'autre, lumière sur lumière. Quelques tentes isolées, un tapis d'arbres près de l'eau. "On les a plantés quand l'eau s'est abaissée", dit Sona. Dans les années 1930, suite à l'idée folle d'un ingénieur soviétique, on décida d'utiliser les eaux du lac pour irriguer massivement la plaine autour d'Erevan. L'eau baissa de dix-huit mètres, avant qu'on change d'avis, évitant in extremis un désastre irrémédiable.

À Martuni, on laisse à droite la route du col Selim, la route de la Soie des caravanes d'autrefois venant d'Orient. Les quelques panneaux de signalisation qu'on voyait encore ce matin ont complètement disparu. Sur la chaussée maintenant plus étroite, des ornières de plus en plus fréquentes, qui obligent à louvoyer sans cesse d'un bord à l'autre.

Le village de Vardénik s'étale au long d'un long chemin de poussière. Beaucoup de jeunes gens qui marchent dans l'après-midi, et l'élégance des femmes nous étonne - non la beauté des visages ou la fluidité des corps, plus évidente ici peut-être que pour d'autres jeunesses du monde - mais le moderne des vêtements, leur chatoiement, comme si quelque boutique occidentale se trouvait là, parmi les pauvres habitations anonymes. Plusieurs fois Achot, là comme ailleurs, quémande le chemin. Nous passons devant l'ancien Palais de la Culture ("Il y avait des concerts autrefois"), à l'abandon maintenant, vitres brisées, terrain vague d'herbes hautes dans la cour. Petit carrefour enfin, un étal de pastèques, un groupe d'hommes à l'ombre des peupliers, voici l'ancien cimetière, parcelle bien modeste d'herbes et de fleurs sauvages. Nous explorons une à une les pierres tombales et leurs scènes naïves, les petites stèles et la multitude des croix sur elles. Les hommes dans la rue nous regardent éberlués. Sona leur parle, elle doit leur dire qu'on vient de France...

"Mais ce sont des Arméniens?

- Non, des Français mais qui ont voulu voir les tombes."

Et ces sourires alors, émerveillés qu'on soit venu pour leur mémoire, incrédules aussi que ces modestes signes nous passionnent.

 

Vardénik, ancien cimetière
'...et la multitude des croix sur elles...'

 

Nous partons à pied vers l'église à quelques centaines de mètres, et le corps marque un temps quand on s'approche: comme la robe des jeunes filles, l'église est lisse et lumineuse, moderne dans ses décors épurés, mais si semblable à celles déjà vues dans ses volumes, ses grandes pierres de taille, les dièdres qui marquent les façades. Inaugurée en 2001 - l'Arménie fêtait dix-sept siècles de christianisme - elle est construite sur une ancienne église basse qu'on a conservée. Un homme vient nous ouvrir, le contraste est saisissant, de ces deux espaces de prière, tout comme leur parenté dans la ligne du temps. Je suis surpris encore de l'ampleur des volumes, pour un lieu aussi exigu - peut-être peut-on asseoir ici cinquante personnes au plus.

"C'est qu'on y vient surtout pour les baptêmes, ou les mariages, avec la famille.

- Et il y a des prêtres encore?

- Oui, mais pour plusieurs villages, ils viennent quand on les appelle."

Puis Sona qui hésite, et parle finalement des études très dures que font les prêtres, apprendre le grec, le latin, l'arménien ancien et d'autres langues. "Ce sont des érudits, presque trop, ils finissent par être loin des gens."


À nouveau le lac, et l'eau profonde dans la lumière qui doucement décline. Nous cherchons à atteindre Makénis, notre dernière halte d'aujourd'hui, et ce sont à nouveau les questions aux rares passants pour trouver l'itinéraire. Sona nous dira bientôt que c'est sa première expérience de guide pour un long périple comme le nôtre. Achot pour sa part est venu dans cette région une fois, trop rapidement sans doute pour qu'il se souvienne des routes. Au village de Tsovak, nous prenons à droite ce qui devient vite une piste épouvantable, où parfois quelques pans de bitume troué restent accrochés à la terre. Il y a de maigres cultures sur ces paysages des hauteurs qui s'amenuisent dans la montée. Notre petit bus peine, nous secoue, pas à pas vers une terre plus nue où l'on irait vers l'essentiel. À voir les morceaux de bouse séchée qu'on entasse, je pense à la vie dans l'hiver de ces villages perdus, pendant les longs mois de neige. "Et vous savez, l'électricité coûte très cher", dit Sona. Comme l'âpreté du paysage, les pierres des maisons, celles des murets massifs, l'architecture à peine surgie de la terre, tout ici dit la condition dure des vies. Peu de gens dehors, et peu de véhicules dans ces routes défoncées. "Du temps des soviétiques, toutes les routes des villages étaient entretenues..." On arrive enfin, on repère la coupole en contrebas, on s'approche, très lentement dans d'étroits passages en courbe.

Le monastère de Makenots fut construit en 886 par le prince de cette province de Siounie17, Grigor-Souphan II, fils lui-même de Mariam qui avait voulu ériger quarante églises dans cette région du Sevan. C'est l'époque où, après plus de quatre siècles, le royaume d'Arménie renaît sous l'impulsion d'Achot le Grand, le père de Mariam, qui sait rassembler les familles arméniennes et se faire reconnaître par les Perses et les Byzantins à la fois.

Un torrent borde l'enclos en contrebas - bruit de l'eau, du vent dans les peupliers, du vent dans la lumière du couchant. Encore une fois, la beauté sourd étrangement - ces bâtiments sont de taille modeste, peu de sculptures, de grandes pierres pour des murs à l'aspect rude. Rien de saillant, d'exceptionnel. Cette première vue pourtant nous étreint tous, portant vague sur vague dans le cœur et le corps. Nous nous taisons. D'où vient l'adéquation entre le lieu et les œuvres des hommes qui l'habitent, quand ce qu'on voit trace d'évidence une longue mémoire jusqu'à cette intensité du vécu? Il y a, dans la variation des couleurs des pierres, de leur taille, une immense solidité et quelque chose de précaire qui s'en échappe. À droite, au long du gavit, des khatchkars au lichen doré, dans le soleil. L'écriture des croix sans fin, rythme des pas, rythme du souffle. Sur une petite stèle en hauteur, un personnage aux bras croisés, comme une effigie anonyme acquiesçant à la lumière depuis des siècles.

 

Makénis, le long du gavit
'...acquiesçant à la lumière depuis des siècles...'

 

 

Une femme est venue nous ouvrir la porte de l'église, elle nettoie le sol avec son balai de sorgho, toute penchée, les fenêtres qui ouvrent à l'extérieur laissent entrer les oiseaux. Elle allume deux bougies, les plante dans le sable, pour que l'église vive. Nous sommes entrés plongeant dans l'ombre comme au dedans de nous; quand on lève les yeux la coupole semble immense, et l'esprit va de cet appel intense de l'espace au noir du sol et des murs, au noir des vêtements de la femme.

Tout à coup, elle parle, et c'est un flot sans respiration presque que Sona peine à suivre. Elle raconte son église, les savants qui sont venus autrefois, ce qu'on a reconstruit... Elle s'adresse à Marie-Andrée directement, prend son bras: "Elle croit que vous êtes arménienne" dit Sona. Quelques échanges, puis:

"Elle demande quel âge vous avez.

- Soixante-douze ans.

- Comme moi !"

Et les voilà dans les bras l'une de l'autre, la paysanne du village au long tablier rose et la femme de très loin.

"Mais où habitez-vous?

- Dans un pays de montagnes aussi", dit Marie-Andrée... et c'est la connivence encore dans les regards.

Achot est resté comme toujours dans le bus, Achot n'a plus le goût de la mémoire, de son identité, il n'a pas conscience sans doute même de ce qui fait racine pour son monde à venir. Sona, qui vient ici pour la première fois, découvre, avec sa retenue sensible, elle trace des passerelles entre les livres et la pierre, dans ce moment d'elle-même, de l'Arménie et du monde, à mi-chemin entre le bonheur de comprendre et l'inquiétude des jours. Et la femme à l'église garde le cierge allumé, elle prend soin de la mémoire, sans le savoir sans doute, mais parce que c'est la mémoire elle-même qui fait le socle des jours. Parce que le monastère, les maisons du village, les jardins et les champs - et au-delà sans doute, son pays même - tout cela tient ensemble sans interstice, comme un diamant qui rendrait invincible. Pendant que l'on remonte vers les maisons, ces trois figures font une danse dans ma tête, avec la nôtre, ceux d'ailleurs, étranges étrangers qui cherchent des passerelles entre les espaces, entre les peuples, comme s'ils voulaient agréger les diamants, ou que le leur ne leur suffisait plus.

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17 La région du lac Sevan fait partie maintenant de la province Geghardkunik, autrefois partie occidentale de la Siounie. La Siounie actuelle couvre la partie plus au sud du pays.


"Voulez-vous vraiment aller jusqu'à Vardénis?" Vardénis, un peu plus à l'est, c'était là où nous avions prévu de dormir.

- Pas absolument. On pourrait peut-être camper là, près du village?

- Ce n'est pas possible, il fait trop froid la nuit par ici. Et Achot et moi, nous n'avons pas d'équipement."

Étonnement, conciliabule entre nous, dialogue vif avec Sona. L'agence H.S. ne leur a pas fourni de tentes, quand nous avons transporté les nôtres depuis la France ! On ne goûtera pas la respiration de la terre arménienne, ni la nuit des villages...

"Alors, allons à Vardénis.

- Il n'y a pas d'hôtel à Vardénis, il vaudrait mieux rentrer à Sevan.

- Rentrer à Sevan? Mais c'est très loin !...

- On peut y être dans deux heures, et ça fera gagner du temps pour demain.

- Mais ce sera tard, on peut trouver de quoi dormir?

- Oui, oui, Sevan, c'est plus grand."

Il est plus de dix-sept heures, la lumière qui s'en va accentue dans Makénis la puissance des pierres.