À nouveau le lac, et l'eau profonde dans la lumière qui doucement décline. Nous cherchons à atteindre Makénis, notre dernière halte d'aujourd'hui, et ce sont à nouveau les questions aux rares passants pour trouver l'itinéraire. Sona nous dira bientôt que c'est sa première expérience de guide pour un long périple comme le nôtre. Achot pour sa part est venu dans cette région une fois, trop rapidement sans doute pour qu'il se souvienne des routes. Au village de Tsovak, nous prenons à droite ce qui devient vite une piste épouvantable, où parfois quelques pans de bitume troué restent accrochés à la terre. Il y a de maigres cultures sur ces paysages des hauteurs qui s'amenuisent dans la montée. Notre petit bus peine, nous secoue, pas à pas vers une terre plus nue où l'on irait vers l'essentiel. À voir les morceaux de bouse séchée qu'on entasse, je pense à la vie dans l'hiver de ces villages perdus, pendant les longs mois de neige. "Et vous savez, l'électricité coûte très cher", dit Sona. Comme l'âpreté du paysage, les pierres des maisons, celles des murets massifs, l'architecture à peine surgie de la terre, tout ici dit la condition dure des vies. Peu de gens dehors, et peu de véhicules dans ces routes défoncées. "Du temps des soviétiques, toutes les routes des villages étaient entretenues..." On arrive enfin, on repère la coupole en contrebas, on s'approche, très lentement dans d'étroits passages en courbe.

Le monastère de Makenots fut construit en 886 par le prince de cette province de Siounie17, Grigor-Souphan II, fils lui-même de Mariam qui avait voulu ériger quarante églises dans cette région du Sevan. C'est l'époque où, après plus de quatre siècles, le royaume d'Arménie renaît sous l'impulsion d'Achot le Grand, le père de Mariam, qui sait rassembler les familles arméniennes et se faire reconnaître par les Perses et les Byzantins à la fois.

Un torrent borde l'enclos en contrebas - bruit de l'eau, du vent dans les peupliers, du vent dans la lumière du couchant. Encore une fois, la beauté sourd étrangement - ces bâtiments sont de taille modeste, peu de sculptures, de grandes pierres pour des murs à l'aspect rude. Rien de saillant, d'exceptionnel. Cette première vue pourtant nous étreint tous, portant vague sur vague dans le cœur et le corps. Nous nous taisons. D'où vient l'adéquation entre le lieu et les œuvres des hommes qui l'habitent, quand ce qu'on voit trace d'évidence une longue mémoire jusqu'à cette intensité du vécu? Il y a, dans la variation des couleurs des pierres, de leur taille, une immense solidité et quelque chose de précaire qui s'en échappe. À droite, au long du gavit, des khatchkars au lichen doré, dans le soleil. L'écriture des croix sans fin, rythme des pas, rythme du souffle. Sur une petite stèle en hauteur, un personnage aux bras croisés, comme une effigie anonyme acquiesçant à la lumière depuis des siècles.

 

Makénis, le long du gavit
'...acquiesçant à la lumière depuis des siècles...'

 

 

Une femme est venue nous ouvrir la porte de l'église, elle nettoie le sol avec son balai de sorgho, toute penchée, les fenêtres qui ouvrent à l'extérieur laissent entrer les oiseaux. Elle allume deux bougies, les plante dans le sable, pour que l'église vive. Nous sommes entrés plongeant dans l'ombre comme au dedans de nous; quand on lève les yeux la coupole semble immense, et l'esprit va de cet appel intense de l'espace au noir du sol et des murs, au noir des vêtements de la femme.

Tout à coup, elle parle, et c'est un flot sans respiration presque que Sona peine à suivre. Elle raconte son église, les savants qui sont venus autrefois, ce qu'on a reconstruit... Elle s'adresse à Marie-Andrée directement, prend son bras: "Elle croit que vous êtes arménienne" dit Sona. Quelques échanges, puis:

"Elle demande quel âge vous avez.

- Soixante-douze ans.

- Comme moi !"

Et les voilà dans les bras l'une de l'autre, la paysanne du village au long tablier rose et la femme de très loin.

"Mais où habitez-vous?

- Dans un pays de montagnes aussi", dit Marie-Andrée... et c'est la connivence encore dans les regards.

Achot est resté comme toujours dans le bus, Achot n'a plus le goût de la mémoire, de son identité, il n'a pas conscience sans doute même de ce qui fait racine pour son monde à venir. Sona, qui vient ici pour la première fois, découvre, avec sa retenue sensible, elle trace des passerelles entre les livres et la pierre, dans ce moment d'elle-même, de l'Arménie et du monde, à mi-chemin entre le bonheur de comprendre et l'inquiétude des jours. Et la femme à l'église garde le cierge allumé, elle prend soin de la mémoire, sans le savoir sans doute, mais parce que c'est la mémoire elle-même qui fait le socle des jours. Parce que le monastère, les maisons du village, les jardins et les champs - et au-delà sans doute, son pays même - tout cela tient ensemble sans interstice, comme un diamant qui rendrait invincible. Pendant que l'on remonte vers les maisons, ces trois figures font une danse dans ma tête, avec la nôtre, ceux d'ailleurs, étranges étrangers qui cherchent des passerelles entre les espaces, entre les peuples, comme s'ils voulaient agréger les diamants, ou que le leur ne leur suffisait plus.

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17 La région du lac Sevan fait partie maintenant de la province Geghardkunik, autrefois partie occidentale de la Siounie. La Siounie actuelle couvre la partie plus au sud du pays.