Au matin, Hemaïak est là. Il a raconté aux villageois notre périple de la veille.

"Personne n'a cru qu'il a laissé son travail pour vous conduire, dit Sona. Alors il leur a dit: c'étaient des passionnés, on ne pouvait pas faire autrement."

Nous continuons d'abord vers le nord, route large, peu d'habitations, quelques militaires, un espace qui retient son souffle à l'abord des frontières, à l'abord des plaies qu'on n'a pas refermées.

Plus loin, Noyemberian a l'air d'une petite ville désolée du bout du monde. Quelques achats dans un petit magasin, de l'eau, du pain et des fruits aux étals qui s'ouvrent à peine. On finit par trouver du fromage. Pas de petit déjeuner pour l'instant, mais on va s'arrêter bientôt. À nouveau la route et, au bout de la descente, voici la rivière Debed et l'autre vallée du nord-est de l'Arménie. La Géorgie est à dix kilomètres sur notre droite, nous repartons quant à nous vers le sud, au long de cet axe de transit très fréquenté entre Tbilissi et Erevan. Achot finit par dénicher un endroit à pique-nique dont il a le secret: il y a certes des bancs pour s'asseoir, et même des abris, mais au milieu d'un terrain vague et de bâtiments désaffectés. Il faut dire que nous entrons dans une vallée autrefois industrielle où tout s'est effondré depuis le départ des Russes27.

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27 À la différence d'autres anciennes républiques soviétiques, comme l'Ouzbékistan par exemple, la quasi-totalité des Russes présents en Arménie avant l'indépendance sont partis.

 


Mais sur les hauteurs qui dominent la rivière, après quelques kilomètres de montée, c'est dans le cœur d'une longue mémoire arménienne que nous allons plonger. Nous arrivons au monastère d'Haghbat, qui fut durant trois siècles un grand centre spirituel. Achot III "le charitable" régnait sur l'Arménie depuis 953. C'est l'époque où le pays renaît libéré des incursions arabes, Achot, qui peut lever une armée de "cent mille hommes bien équipés28" fait d'Ani la capitale du royaume. Son épouse la reine Khosrovanouch fonde Haghbat vers 967. Puis la famille Kiurikian en fait un évêché, avant qu'au XIIIe siècle les princes Zakarides ne lui donnent son plein essor: Haghbat est célèbre alors par son scriptorium et les bâtisseurs qui le dirigent.

 

Haghbat, vue d'ensemble côté ouest
'...l'étendue des bâtiments, leur complexité architecturale presque...'

 

Lieu majeur donc, imposant, et que sa longue prospérité dans l'histoire a lissé. Ici, le patrimoine s'impose comme un monument à notre manière occidentale des lieux marqués d'histoire et qui continuent de faire emblème. L'écart est grand: hier le faucheur du pré veillait Makaravank dans une sorte d'intimité fusionnelle, le maire de Kirants nous emmenait à l'extrême de la mémoire vécue; aujourd'hui, à l'entrée d'Haghbat, devant les étals pour touristes et ce panneau qui célèbre le lieu comme patrimoine mondial de l'humanité, nous voici comme des gens de culture, le cadre semble établi, la réflexion posée, bien déclinée comme tout ce qu'on aménage ici.

L'église principale Saint-Signe et son jamatoun imposent leurs volumes. À l'intérieur, une immense fresque dans l'abside, vision théophanique qui occupe tout le cul-de-four, et en dessous d'autres scènes historiées. Endroit qui impressionne, lieu du spectacle.

Dehors, l'étendue des bâtiments, leur complexité architecturale presque, étonnent. Coupoles, clochetons, pans des toits inclinés, gris des murs, des sculptures, cela fait dans l'espace une ampleur étrange, que l'on cherche à mesurer en l'éprouvant de parcours multiples. La grandeur ici est celle des hommes, celle même du pouvoir des princes, elle se décrypte, elle ne fascine pas. Dans un passage vers la bibliothèque, une grande pierre-croix soudain qui nous arrête, et là le regard chavire, devant ce crucifié si fluide et souple, encore tenu à la péremptoire rigidité de la croix. Tout autour, des personnages minuscules, des visages naïfs, qu'on dirait là seulement en contrepoint de cette forme centrale: le croisement, l'ossature du monde, et sur elle ployée la douceur de l'homme que la mort affaisse à peine.

Ce khatchkar qu'on nomme "Sauveur de tous" date de 1273, et lui aussi, sculpté par le prince Sadun Ardzrouni, est une trace de pouvoir, mais le chant de l'œuvre ici fait oublier l'histoire des puissants. Et même les apôtres, les anges, Dieu le père qui bénit et ce fils mourant ne parlent pas d'eux-mêmes, il y a derrière eux la blessure amoureuse de l'espace, ce qui plus profond que l'image première crée l'empreinte, cette sorte de précarité du corps fluide livré à l'ordre du monde. En s'approchant, on voit sur chaque espace disponible des mots gravés et des motifs qui dialoguent, se confondent presque, comme un murmure incessant, insensé, tentant de célébrer ce qu'on ne peut pas dire.

Khatchkar
'...cette sorte de précarité du corps fluide...'

 

Dehors, vers l'arrière de l'enclos fortifié, monte enfin la présence du lieu: l'imposante masse des bâtiments se conjugue avec les montagnes, loin de l'autre côté de la rivière. À l'ouest, sur l'autre revers du plateau et comme à portée de main, le monastère de Sanahin, ensoleillé, où nous serons tout à l'heure. D'ici, ces lieux de mémoire à l'écart de la vallée industrielle semblent suspendus dans l'espace. Au chevet de l'église principale, les deux fondateurs, Sembat le roi et son frère Gourguen, tiennent dans leurs mains la maquette de l'église. Ils se font face, grands corps épurés, visages sommaires - entre eux la petite église de pierre qui les sépare et les unit. En cette fin du Xe siècle, est-ce déjà le vouloir des puissants de dire qui fonde et nomme ce qu'on crée comme patrimoine, ou plus naïvement l'hommage des bâtisseurs à ceux qui les font vivre?

 

Haghbat, les donateurs au chevet
'...grands corps épurés, visages sommaires...' -----

 

28 in René Grousset, Histoire de l'Arménie, Editions Payot (1947)


 

D'Haghbat à Sanahin, il faut descendre dans la vallée où rouillent des restes d'industries. Alaverdi, la ville, suit la rivière Debed et remonte sur le flanc est de la vallée. Ici, partout des immeubles anonymes, des étages qui s'empilent comme une banlieue vétuste d'Occident. Quelques kilomètres d'un passage sans présent, sans mémoire, - la douleur - comme dans l'amour entre deux moments d'extase.

Pendant que nous montons, Sona déroule les dynasties qui ont développé ces lieux d'Haghbat et Sanahin: les Bagratides, les Zakarides... Elle parle d'une voix broyée par la fatigue de ces jours, on n'entend qu'un filet intérieur qui décline les grands hommes de l'histoire et d'un cahot à l'autre dans les rues, ce chant précaire, émouvant, qui se mêle aux bruits de la ville.

 

Sanahin est sur les hauteurs, tout proche de la ville, dans un enclos peuplé d'arbres bienfaisants. À peine entrés, une femme tout en noir, très mince et belle, qui porte une croix sur la poitrine. Elle a l'austérité d'une religieuse et l'élégance profonde d'une femme amoureuse. Je questionne Sona. "Il n'y a pas de femmes religieuses en Arménie, mais elle a décidé de se consacrer à Dieu." Étrange rigueur de ce visage, de ces gestes, de ces propos - l'exactitude d'une musique profonde et le nimbe retenu de la douceur. Nous la prenons pour guide, Sona traduit sagement, et ce sera un étonnant périple dans ce grand ensemble de bâtiments, que d'entendre cette psalmodie continue des deux femmes, propos mesurés, profondément justes, qui font comme un écho à cet assentiment au monde que suscitent les pierres.

 

Sanahin, intérieur du jamatoun
'...le corps subit les mêmes perspectives...'

 

Frère aîné d'Haghbat - Sanahin signifie "plus âgé que l'autre" - le monastère, fondé par la même reine bagratide, offre à celui qui passe une toute autre image. Blotti sur les hauteurs, l'ampleur du site ne se révèle que de l'intérieur, modestement, en s'immergeant en lui. Le grand jamatoun de l'église de la Mère de Dieu est à trois nefs. Les arches, le plein cintre, les piliers... on se croirait ici dans une église romane de l'Europe, le corps subit les mêmes perspectives, il franchit les mêmes rythmes, et si la découpe dans l'espace est plus solide, plus ancrée dans la terre, on se retrouve porté par le même élan, le même chant contenu ramassé dans sa puissance.

 

Sanahin, au sol du jamatoun
'...le visage comme un cercle et le corps...'

Au sol, on marche sur des tombes, les grandes pierres rectangulaires sont gravées d'un simple trait figurant grossièrement une silhouette, le visage comme un cercle et le corps comme un rectangle. La lumière sur elles avive le trait, on dirait des dessins d'enfant semés dans cette vaste salle, et l'on voudrait soudain jouer, sauter d'une pierre à l'autre, faire la marelle au long des siècles pour célébrer cette trace de vie. À gauche, un passage voûté: c'est là que Grigor Magistros enseignait, dit-on. "Les disciples s'asseyaient là et là" dit notre guide, montrant des espaces plats de chaque côté. "Et lui marchait, au milieu, disant la leçon." On imagine le maître et ses élèves dans cet espace étroit, on cherche des échos malgré soi d'improbables paroles.

Ce que nous appelons lieux de mémoire sont des lieux vides, où seule désormais cette confrontation de l'histoire et de l'imaginaire donne puissance pour les peupler. Mais ce qu'on garde en héritage sur la planète entière maintenant, est-ce pour ensemencer nos jours, le vivre ensemble des cultures? Est-ce pour rassembler autrement les fils épars des peuples, construire dans les réseaux une autre toile, bigarrée, moins en lambeaux? Préserver, protéger. Comme si l'on craignait le saccage imminent du mouvement du monde. Qu'est-ce qui fonde l'identité qu'on cherche à dire? Je voudrais le dialogue entre l'immense bonheur d'être ici - la femme en noir qui touche les pierres, qui les rend habitables par sa parole - et l'agir d'aujourd'hui, qui rendrait la mémoire fertile, entre nous.

Nous sommes passés dans la grande église du Saint-Sauveur, la plus ancienne. C'est encore l'ampleur de la voûte qui submerge le corps, qui l'appelle, qui le porte. Pas d'écrasement devant les pierres puissantes, pas d'infini de l'espace non plus, on dirait cet endroit presque maternel, tant l'architecture à la fois vous isole du monde et vous guide vers lui. En bas, près de l'espace du chœur, un fragment de khatchkar, la croix familière, les entrelacs, on s'approche. La femme pointe du doigt un détail dans la pierre. "Voyez, c'est pour nous le motif de la vie. On dit que Mesrop Machtots29 a créé nos lettres à partir de ce signe." Puis c'est la bibliothèque, une salle carrée à la voûte étrange - un vaste dôme central qui s'appuie sur quatre grands dièdres intérieurs. À leur intersection, quatre piliers, symboles de l'invention de l'esprit: les mathématiques, la sagesse, les pierres-croix... chacun richement orné de motifs. Sur les parois, des petites niches où l'on mettait les manuscrits et les objets précieux. Espace sombre, où les intellectuels du temps travaillaient, où l'on enluminait les manuscrits à la lueur frêle des bougies. Encore les images qui viennent, qui croisent l'héritage lacunaire, en fragments.

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29 Mesrop Machtots est l'inventeur de l'alphabet arménien. Voir plus loin Ville, langue, image

 


Nous retrouvons la vallée, et la rivière qu'on remonte vers le sud. À passer ainsi d'un lieu à l'autre, on mesure la permanence de cette voie de communication, et les déclinaisons multiples des architectures et des siècles. Sur les hauteurs de la rivière Debed, l'Arménie déroule ses pierres d'histoire.

 

Odzoun, vue générale
'...En marchant vers ces formes familières...'

 

Odzoun où nous arrivons maintenant après quelques kilomètres de montée sur le plateau, daterait dit-on d'avant la conquête arabe, du VIe ou VIIe siècle. Quelques kilomètres, et quelques siècles, l'écart entre la permanence et l'oubli. Il y a d'abord une longue prairie d'herbe dès l'entrée de l'enclos. À droite, les hommes, comme souvent, à l'ombre. Au devant, le bâtiment de pierres roses, l'évidence de l'harmonie qui s'en dégage, à tel point qu'il pourrait paraître anonyme. Un simple plan basilical, comme un écho des origines du religieux, de la première chrétienté de Rome.

En marchant vers ces formes familières, on se sent malgré soi, et dans la profondeur du temps, parent de ce pays. La présence d'un lieu qui signe ainsi d'emblée les proximités des hommes plus que tout le justifie, le rend juste. Comme s'il dépassait son appartenance, en montrait la précarité, appelait à la résoudre dans le construit du dialogue. On avance comme chez soi, on marche. À l'ouest, une frise sculptée court autour de la porte, si semblable à celles vues souvent dans les églises de Saintonge. Grappes et feuilles qui tressent le fil ici, personnages là-bas, mais la même forme, le même relief, le même rythme. La grande nef à l'intérieur et ses collatéraux accentuent encore cette impression d'être ici, lointainement, confusément, proche de chez soi.

 

Odzoun, frise à la porte ouest
'...À l'ouest, une frise sculptée court...'

En sortant, une galerie au toit effondré jouxte la façade sud, ses grandes arcades font penser à un cloître. De ce côté, la lumière affine les volumes. Les bâtiments les plus anciens comme ici offrent mieux encore l'épure de l'architecture: on regarde, les lignes et la matière s'agrègent, elles fondent le mouvement de nos corps qui les découvrent. On se déplace pour éprouver mieux, prolonger cette sensation de dévoilement, comme un visage intensément qui vous séduit pour la première fois, et l'on voudrait y revenir sans cesse, autrement dans la lumière, autrement dans l'expression, autrement dans les gestes sur lui.

Dialogue de la pierre, de soi-même et de l'espace. De tous ces lieux répétés, je craignais une lassitude, église sur église, coupoles, nefs, arcades, le soleil du dehors et l'ombre du dedans... toujours les mêmes éléments et les mêmes parcours alentour, prendre la mesure du paysage, se plonger dans les couleurs, tenter de comprendre... Mais si le rythme des lieux abolit en quelque sorte le temps du voyage - on reprend toujours la même mélopée - si chacun sature la mémoire un peu plus comme on dirait d'une couleur de plus en plus profonde, tous ou presque paraissent inépuisables. Et jamais à ce point ces lieux ne m'ont semblé rencontres, retrouvailles, fêtes prolongées d'écho en écho, comme de jour en jour les sourires aux visages des femmes.

Au long de la façade sud d'Odzoun, il y a ça et là des remplois de très anciennes sculptures. Longtemps je regarde cet ange défiguré, mais dont les stries sur tout le galbe du corps disent la puissance du message. Les lieux comme les anges sont des femmes, ils mettent la matière au monde, vivante, informée.

Nous marchons encore. Au nord de l'église face aux montagnes, un monument à part, deux grandes arcades de tuf rose abritent deux hautes stèles grises, minces, élancées, rongées par le temps, et qui laissent voir encore de petits personnages, des scènes bibliques. Qu'a-t-on voulu commémorer, vers le VIe siècle, en érigeant ce monument? Influence gréco-romaine dans la forme, signes chrétiens mais qui disent peut-être l'histoire de l'Arménie, je regarde avec Sona ce qui fait énigme aux hommes de science. Les stèles si fines, protégées des arcades, écrivent sur le ciel et les montagnes des propos qu'on ne déchiffre plus. Je repense aux visages qui ne s'épuisent pas, à ce patrimoine qui est peut-être comme eux ce creuset que le regard rend indéfiniment vivant.


Comme souvent, plusieurs demandes sont nécessaires au long de la route avant de localiser Kobayr, dernière halte de notre longue route du jour. On finit par s'arrêter près de voies de chemin de fer désaffectées. Quelques enfants, en face, curieux. Sona les questionne. "Oui, c'est bien là, il faut monter, les petites filles vont nous conduire." Petite marche épuisante par un sentier très raide, les fillettes dansent devant nous en riant, d'un rocher à l'autre. Des maisons sous de grands arbres, un vrai village qu'on ne voyait pas d'en-bas. Au-dessus, à flanc raide de montagne, des bâtiments étagés qu'on a construits là du XIIe au XIIIe siècle. La pente est telle qu'il a fallu par d'énormes blocs de pierre constituer un soubassement solide, avant d'ériger au-dessus, en appareillage plus soigneux, les églises elles-mêmes. L'entour des fenêtres et des portes est sculpté d'élégants motifs géométriques, l'œil s'y arrête furtivement, comme pour saisir un apaisement, dans ce lieu qui défie toute construction.

Fondé par la famille des Kourikians30, cet ermitage de la Très-Haute Mère de Dieu devient ensuite le domaine d'une famille Zakaride31 d'obédience chalcédonienne: dès lors, au XIIIe siècle, les inscriptions sont géorgiennes, avant que l'ensemble ne réintègre plus tard le giron arménien.

Octobre 451. À Chalcédoine, sur les rives du Bosphore, la chrétienté naissante réunit son quatrième concile. Les évêques arméniens sont absents. Les pères conciliaires affirment la dualité de la nature du Christ, pleinement humain et pleinement divin. L'église arménienne ne reconnaît pas la décision de Chalcédoine, elle pense que la nature du Christ déjoue l'entendement humain. Elle s'éloigne, pour longtemps, de Byzance et de Rome. L'Arménie chrétienne devient autonome et sans être iconoclaste plus tard, elle utilisera peu les "images", par souci sans doute de se démarquer de Byzance. Ici, à Kobayr, tout comme à Kirants hier, c'est l'influence géorgienne qui a permis les fresques.

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30 Kourikian: une branche de la dynastie des Bagratouni.

31 La famille Zakarian s'était jointe aux forces du royaume de Géorgie, où régnait des princes bagratides. Elle devint très influente au XIIe siècle.


Nous entrons dans la petite église "des Zakarides". Grande pénombre dans cette mince nef qui fait le calme en soi, et peu à peu les fresques qui émergent, dont tous les murs autrefois étaient couverts. On scrute une à une les scènes, il reste des fragments de couleur et les tracés, parfois précaires, parfois lumineux. On ne voit des fresques que la trame, on se dit que leur dégradation proche de l'effacement ressemble à leur naissance, à leur esquisse, avant que le fresquiste n'appose tous ses pigments.

Silhouettes penchées des apôtres pour la communion, courbes douces du visage de la Vierge, tout est à portée de main, mais l'ombre protège de la confrontation violente avec l'image, du face à face où le regard serait dépassé par la représentation, dans cet espace confiné. C'est comme un dialogue avec des détails seuls, qu'on éclaire un à un, comme une émotion dispersée, que l'imaginaire tente de recoudre. Nous nous serrons entre nous, les uns les autres, inconsciemment, pour mieux déceler l'invisible.

 

Kobayr, église des Zakarides
'...ressemble à leur naissance, à leur esquisse...'

 

À la sortie, une porte à gauche et derrière, le soleil. On entre. Soupirs soudain qui nous échappent, tout ce qu'on voit fait rupture, diffère sans doute de ce que le corps pressentait. On entre, mais c'est pour être sous le soleil qui de l'ouest éclaire une immense abside couverte de fresques. La voûte et le mur sud ont disparu. Peut-être est-ce la première sensation, on entre, mais c'est la lumière seule, sans limite, le corps qui s'attend à l'orbe fermé de l'espace jubile, le corps ouvert comme le ciel. Et dans l'instant, ces images monumentales que les flots de lumière font vivre, à tel point que celles qu'on vient de voir dans l'ombre semblent dissoutes par cette présence aiguë, irradiante.

 

Kobayr, église principale
'...on entre, mais c'est la lumière seule, sans limite...'

 

Rarement ai-je senti comme cela les images nous regarder, certaines de leur puissance de séduction, apprêtées qu'elles sont par la lumière, offertes aussi, plus nues dans cet espace en ruines, plus réelles et plus illusoires. Quand leur étreinte se desserre un peu, qu'on se sent moins subjugué, on cherche à se situer malgré soi, on voit cette église tout au bord du ravin, corps blessé, images à vif et le regard qui suit la courbe des montagnes, découvre là-bas plus loin, la ville de Toumanian, les terres du poète...

 

"Et, des grottes sombres des rochers moussus,

Des muettes profondeurs silencieuses des vallées touffues,

J'entends de nouveau l'écho

Du rire sonore de mon âge enfantin.32"

 

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32 Hohvannes Toumanian, Anouche, in Oeuvres Choisies, op. cit.


On s'approche du mur encore debout, de l'abside, on cherche la fascination des images encore, de près, visages d'apôtres presque émaciés, regards intenses, Pères de l'Église nimbés qui nous font face dont la paix fait presque lassitude, immense figure du Christ là-haut, les yeux grands ouverts d'un homme délié du temps. Les fresques font matière, de près c'est l'enduit qu'on perçoit, dans ses irrégularités de volume, dans ses écarts, mais c'est toujours l'image qu'on voit, émergeant de la matière et qui la fuit, l'insaisissable des regards posés sur vous, qui peuplent l'espace courbe de l'abside, à profusion, comme s'il fallait vous dire avec insistance que rien n'échappe à l'apparence, qu'on ne découd rien des mailles du désir.

On veut prendre du recul, on s'éloigne pour tout saisir d'un regard: l'abside est trouée de minces fenêtres qui laissent voir des fragments de ciel et de montagnes. Quelque part en arrière, c'est ce qui fait le réel mais par bribes, alors que le soleil magnifie tout au devant les images qu'on a multipliées, qui saturent le regard, qui font un implacable masque. Kobayr est une blessure ouverte, on n'y résout rien du gouffre inlassable des apparences. Mais dans cette architecture mutilée, on devine avec une jouissance proche parfois de l'effroi, ce qui se joue, ce qui se gagne et se perd dans la violence irrémédiable des images.

 

Kobayr, le Christ dans l'abside
'...l'image qu'on voit, émergeant de la matière et qui la fuit...'

 

Les fillettes sont toujours là, de l'autre côté du mur, qui jouent en riant, plongées dans leur enfance comme dans la chair d'une terre. Elles nous attendent. Elles vont nous guider dans le dédale des sentes, dans l'incertitude du retour.


Cent cinquante kilomètres nous séparent encore d'Erevan où nous rentrons ce soir. Rythme du bus, Achot suit la route, nos corps s'affaissent, éponges gonflées de lieux, de moments. Nous passons bientôt Vanadzor, longue ville aux usines désaffectées, puis Spitak détruite en 1988 par le tremblement de terre et qu'on a reconstruite. Le temps du voyage ne se mesure pas. Nous tentons, entre nous, d'agréger ces jours, de les habiter de nouveau.

Nous montons bientôt, longtemps, et les paysages peu à peu se dénudent, s'agrandissent. Le temps s'est brouillé, il fait presque froid sur les hauteurs. Au loin sur notre droite, les pentes de l'Aragats, enneigées ça et là, nous parcourons des étendues immenses où sur des kilomètres le paysage ne change pas.

Des hauteurs dans les lointains et des espaces désolés, plus près, sous la lumière rasante de fin du jour. De temps à autre, à l'écart un peu de la route, une vieille roulotte, des ruches autour, et sur un petit étal deux ou trois pots de miel en évidence. Parfois une toile de tente sommaire, en plus, pour la nuit. Durant des kilomètres, ces îlots de présence dans l'immensité d'herbe. Cela fait comme une transhumance dans la tête, un univers dont on se défait dans ce temps de passage, des vêtements qu'on va quitter, qui vous ont tenu chaud dans les mouvements du monde.

Ce soir, nous nous promenons Place de la République. Lumière des bâtiments, jets d'eau dans le vent doux de la nuit. En face, plus loin, un panneau lumineux de plusieurs mètres qui diffuse des clips en continu. Erevan et son espace urbain, ses promeneurs décontractés, les petits groupes dans les cafés. Les pierres vues dans ces jours, ancrées dans les terres à même les villages, combien de temps encore feront-elles signes et sens, à ceux qui passent ce soir dans la rue Abovian, ourlés de la modernité qu'ils portent comme un emblème?