Nous entrons dans la petite église "des Zakarides". Grande pénombre dans cette mince nef qui fait le calme en soi, et peu à peu les fresques qui émergent, dont tous les murs autrefois étaient couverts. On scrute une à une les scènes, il reste des fragments de couleur et les tracés, parfois précaires, parfois lumineux. On ne voit des fresques que la trame, on se dit que leur dégradation proche de l'effacement ressemble à leur naissance, à leur esquisse, avant que le fresquiste n'appose tous ses pigments.

Silhouettes penchées des apôtres pour la communion, courbes douces du visage de la Vierge, tout est à portée de main, mais l'ombre protège de la confrontation violente avec l'image, du face à face où le regard serait dépassé par la représentation, dans cet espace confiné. C'est comme un dialogue avec des détails seuls, qu'on éclaire un à un, comme une émotion dispersée, que l'imaginaire tente de recoudre. Nous nous serrons entre nous, les uns les autres, inconsciemment, pour mieux déceler l'invisible.

 

Kobayr, église des Zakarides
'...ressemble à leur naissance, à leur esquisse...'

 

À la sortie, une porte à gauche et derrière, le soleil. On entre. Soupirs soudain qui nous échappent, tout ce qu'on voit fait rupture, diffère sans doute de ce que le corps pressentait. On entre, mais c'est pour être sous le soleil qui de l'ouest éclaire une immense abside couverte de fresques. La voûte et le mur sud ont disparu. Peut-être est-ce la première sensation, on entre, mais c'est la lumière seule, sans limite, le corps qui s'attend à l'orbe fermé de l'espace jubile, le corps ouvert comme le ciel. Et dans l'instant, ces images monumentales que les flots de lumière font vivre, à tel point que celles qu'on vient de voir dans l'ombre semblent dissoutes par cette présence aiguë, irradiante.

 

Kobayr, église principale
'...on entre, mais c'est la lumière seule, sans limite...'

 

Rarement ai-je senti comme cela les images nous regarder, certaines de leur puissance de séduction, apprêtées qu'elles sont par la lumière, offertes aussi, plus nues dans cet espace en ruines, plus réelles et plus illusoires. Quand leur étreinte se desserre un peu, qu'on se sent moins subjugué, on cherche à se situer malgré soi, on voit cette église tout au bord du ravin, corps blessé, images à vif et le regard qui suit la courbe des montagnes, découvre là-bas plus loin, la ville de Toumanian, les terres du poète...

 

"Et, des grottes sombres des rochers moussus,

Des muettes profondeurs silencieuses des vallées touffues,

J'entends de nouveau l'écho

Du rire sonore de mon âge enfantin.32"

 

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32 Hohvannes Toumanian, Anouche, in Oeuvres Choisies, op. cit.