D'Haghbat à Sanahin, il faut descendre dans la vallée où rouillent des restes d'industries. Alaverdi, la ville, suit la rivière Debed et remonte sur le flanc est de la vallée. Ici, partout des immeubles anonymes, des étages qui s'empilent comme une banlieue vétuste d'Occident. Quelques kilomètres d'un passage sans présent, sans mémoire, - la douleur - comme dans l'amour entre deux moments d'extase.

Pendant que nous montons, Sona déroule les dynasties qui ont développé ces lieux d'Haghbat et Sanahin: les Bagratides, les Zakarides... Elle parle d'une voix broyée par la fatigue de ces jours, on n'entend qu'un filet intérieur qui décline les grands hommes de l'histoire et d'un cahot à l'autre dans les rues, ce chant précaire, émouvant, qui se mêle aux bruits de la ville.

 

Sanahin est sur les hauteurs, tout proche de la ville, dans un enclos peuplé d'arbres bienfaisants. À peine entrés, une femme tout en noir, très mince et belle, qui porte une croix sur la poitrine. Elle a l'austérité d'une religieuse et l'élégance profonde d'une femme amoureuse. Je questionne Sona. "Il n'y a pas de femmes religieuses en Arménie, mais elle a décidé de se consacrer à Dieu." Étrange rigueur de ce visage, de ces gestes, de ces propos - l'exactitude d'une musique profonde et le nimbe retenu de la douceur. Nous la prenons pour guide, Sona traduit sagement, et ce sera un étonnant périple dans ce grand ensemble de bâtiments, que d'entendre cette psalmodie continue des deux femmes, propos mesurés, profondément justes, qui font comme un écho à cet assentiment au monde que suscitent les pierres.

 

Sanahin, intérieur du jamatoun
'...le corps subit les mêmes perspectives...'

 

Frère aîné d'Haghbat - Sanahin signifie "plus âgé que l'autre" - le monastère, fondé par la même reine bagratide, offre à celui qui passe une toute autre image. Blotti sur les hauteurs, l'ampleur du site ne se révèle que de l'intérieur, modestement, en s'immergeant en lui. Le grand jamatoun de l'église de la Mère de Dieu est à trois nefs. Les arches, le plein cintre, les piliers... on se croirait ici dans une église romane de l'Europe, le corps subit les mêmes perspectives, il franchit les mêmes rythmes, et si la découpe dans l'espace est plus solide, plus ancrée dans la terre, on se retrouve porté par le même élan, le même chant contenu ramassé dans sa puissance.

 

Sanahin, au sol du jamatoun
'...le visage comme un cercle et le corps...'

Au sol, on marche sur des tombes, les grandes pierres rectangulaires sont gravées d'un simple trait figurant grossièrement une silhouette, le visage comme un cercle et le corps comme un rectangle. La lumière sur elles avive le trait, on dirait des dessins d'enfant semés dans cette vaste salle, et l'on voudrait soudain jouer, sauter d'une pierre à l'autre, faire la marelle au long des siècles pour célébrer cette trace de vie. À gauche, un passage voûté: c'est là que Grigor Magistros enseignait, dit-on. "Les disciples s'asseyaient là et là" dit notre guide, montrant des espaces plats de chaque côté. "Et lui marchait, au milieu, disant la leçon." On imagine le maître et ses élèves dans cet espace étroit, on cherche des échos malgré soi d'improbables paroles.

Ce que nous appelons lieux de mémoire sont des lieux vides, où seule désormais cette confrontation de l'histoire et de l'imaginaire donne puissance pour les peupler. Mais ce qu'on garde en héritage sur la planète entière maintenant, est-ce pour ensemencer nos jours, le vivre ensemble des cultures? Est-ce pour rassembler autrement les fils épars des peuples, construire dans les réseaux une autre toile, bigarrée, moins en lambeaux? Préserver, protéger. Comme si l'on craignait le saccage imminent du mouvement du monde. Qu'est-ce qui fonde l'identité qu'on cherche à dire? Je voudrais le dialogue entre l'immense bonheur d'être ici - la femme en noir qui touche les pierres, qui les rend habitables par sa parole - et l'agir d'aujourd'hui, qui rendrait la mémoire fertile, entre nous.

Nous sommes passés dans la grande église du Saint-Sauveur, la plus ancienne. C'est encore l'ampleur de la voûte qui submerge le corps, qui l'appelle, qui le porte. Pas d'écrasement devant les pierres puissantes, pas d'infini de l'espace non plus, on dirait cet endroit presque maternel, tant l'architecture à la fois vous isole du monde et vous guide vers lui. En bas, près de l'espace du chœur, un fragment de khatchkar, la croix familière, les entrelacs, on s'approche. La femme pointe du doigt un détail dans la pierre. "Voyez, c'est pour nous le motif de la vie. On dit que Mesrop Machtots29 a créé nos lettres à partir de ce signe." Puis c'est la bibliothèque, une salle carrée à la voûte étrange - un vaste dôme central qui s'appuie sur quatre grands dièdres intérieurs. À leur intersection, quatre piliers, symboles de l'invention de l'esprit: les mathématiques, la sagesse, les pierres-croix... chacun richement orné de motifs. Sur les parois, des petites niches où l'on mettait les manuscrits et les objets précieux. Espace sombre, où les intellectuels du temps travaillaient, où l'on enluminait les manuscrits à la lueur frêle des bougies. Encore les images qui viennent, qui croisent l'héritage lacunaire, en fragments.

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29 Mesrop Machtots est l'inventeur de l'alphabet arménien. Voir plus loin Ville, langue, image