Nous retrouvons la vallée, et la rivière qu'on remonte vers le sud. À passer ainsi d'un lieu à l'autre, on mesure la permanence de cette voie de communication, et les déclinaisons multiples des architectures et des siècles. Sur les hauteurs de la rivière Debed, l'Arménie déroule ses pierres d'histoire.

 

Odzoun, vue générale
'...En marchant vers ces formes familières...'

 

Odzoun où nous arrivons maintenant après quelques kilomètres de montée sur le plateau, daterait dit-on d'avant la conquête arabe, du VIe ou VIIe siècle. Quelques kilomètres, et quelques siècles, l'écart entre la permanence et l'oubli. Il y a d'abord une longue prairie d'herbe dès l'entrée de l'enclos. À droite, les hommes, comme souvent, à l'ombre. Au devant, le bâtiment de pierres roses, l'évidence de l'harmonie qui s'en dégage, à tel point qu'il pourrait paraître anonyme. Un simple plan basilical, comme un écho des origines du religieux, de la première chrétienté de Rome.

En marchant vers ces formes familières, on se sent malgré soi, et dans la profondeur du temps, parent de ce pays. La présence d'un lieu qui signe ainsi d'emblée les proximités des hommes plus que tout le justifie, le rend juste. Comme s'il dépassait son appartenance, en montrait la précarité, appelait à la résoudre dans le construit du dialogue. On avance comme chez soi, on marche. À l'ouest, une frise sculptée court autour de la porte, si semblable à celles vues souvent dans les églises de Saintonge. Grappes et feuilles qui tressent le fil ici, personnages là-bas, mais la même forme, le même relief, le même rythme. La grande nef à l'intérieur et ses collatéraux accentuent encore cette impression d'être ici, lointainement, confusément, proche de chez soi.

 

Odzoun, frise à la porte ouest
'...À l'ouest, une frise sculptée court...'

En sortant, une galerie au toit effondré jouxte la façade sud, ses grandes arcades font penser à un cloître. De ce côté, la lumière affine les volumes. Les bâtiments les plus anciens comme ici offrent mieux encore l'épure de l'architecture: on regarde, les lignes et la matière s'agrègent, elles fondent le mouvement de nos corps qui les découvrent. On se déplace pour éprouver mieux, prolonger cette sensation de dévoilement, comme un visage intensément qui vous séduit pour la première fois, et l'on voudrait y revenir sans cesse, autrement dans la lumière, autrement dans l'expression, autrement dans les gestes sur lui.

Dialogue de la pierre, de soi-même et de l'espace. De tous ces lieux répétés, je craignais une lassitude, église sur église, coupoles, nefs, arcades, le soleil du dehors et l'ombre du dedans... toujours les mêmes éléments et les mêmes parcours alentour, prendre la mesure du paysage, se plonger dans les couleurs, tenter de comprendre... Mais si le rythme des lieux abolit en quelque sorte le temps du voyage - on reprend toujours la même mélopée - si chacun sature la mémoire un peu plus comme on dirait d'une couleur de plus en plus profonde, tous ou presque paraissent inépuisables. Et jamais à ce point ces lieux ne m'ont semblé rencontres, retrouvailles, fêtes prolongées d'écho en écho, comme de jour en jour les sourires aux visages des femmes.

Au long de la façade sud d'Odzoun, il y a ça et là des remplois de très anciennes sculptures. Longtemps je regarde cet ange défiguré, mais dont les stries sur tout le galbe du corps disent la puissance du message. Les lieux comme les anges sont des femmes, ils mettent la matière au monde, vivante, informée.

Nous marchons encore. Au nord de l'église face aux montagnes, un monument à part, deux grandes arcades de tuf rose abritent deux hautes stèles grises, minces, élancées, rongées par le temps, et qui laissent voir encore de petits personnages, des scènes bibliques. Qu'a-t-on voulu commémorer, vers le VIe siècle, en érigeant ce monument? Influence gréco-romaine dans la forme, signes chrétiens mais qui disent peut-être l'histoire de l'Arménie, je regarde avec Sona ce qui fait énigme aux hommes de science. Les stèles si fines, protégées des arcades, écrivent sur le ciel et les montagnes des propos qu'on ne déchiffre plus. Je repense aux visages qui ne s'épuisent pas, à ce patrimoine qui est peut-être comme eux ce creuset que le regard rend indéfiniment vivant.