Nous montons lentement à flanc de petites montagnes qui ouvrent le paysage. Bientôt des ravines à gauche de la route, et la chaussée quasi impraticable. "Il y a des glissements de terrain, ici, souvent. La terre bouge toujours." Sona nous arrête avant le village de Voghdjaberd, nous fait signe de la suivre à pied. On monte quelques dizaines de mètres d'une colline. "C'est l'arc de Tcharents" dit-elle. Nous sommes sur une hauteur qui domine largement la plaine de l'Ararat. On voit à peine le Mont Massis très au loin, dont la calotte émerge un peu dans la lumière, mais le regard, où qu'on le porte, est immensément libre jusqu'à ces brumes lointaines du matin. On a construit là une arche de pierre où l'on passe, avant de s'abreuver de l'air et de ce pays qui s'étend jusqu'à cette haute montagne.

"Durant sa vie, Tcharents aimait venir là pour écrire, il s'asseyait, il aimait cet endroit." Et soudain elle nous parle en arménien, elle dit les mots du poète, sa voix se fait plus intense en elle, et c'est une incroyable musique qui se lève sur ces hautes terres, je la regarde, portée par le bonheur du chant. Elle s'arrête, le visage troublé. Je voudrais lui dire "encore..." tant la puissance de la langue qui s'offre me comble. Je n'ose pas. Elle sourit. Elle dit, s'excusant presque:

"La poésie est intraduisible.

- Oui, je sais cela un peu."

Je la questionne. Elle raconte l'histoire de Yeghiché Tcharents, qui écrivait la liberté, qu'on a fait taire, tué par le pouvoir soviétique à quarante ans, et dont les enfants apprennent les vers aujourd'hui dans les écoles. Elle raconte, nous nous éloignons de cette arche où les mots sont inscrits dans la pierre, de celui qui fut si touché par ces étendues au devant de nous.

"Et je m'enracine

Sur les hauteurs de mon pays en ruine...

Et stable, enraciné, je dis un chant,

Le cœur fou, viril,

Le dédiant cette voix de vent

Aux peuples épars où qu'ils se situent,

Où qu'il se situe à l'homme souffrant.
Et je vous dis moi:

- Là, je suis venu...33"

 

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33 Yeghiché Tcharents, Pays-Naïri, traduction Gérard Hékimian, in Poésie Arménienne Anthologie, Les Editeurs Français Réunis (1973)