On repasse à nouveau le mausolée, on parle à mi-voix dans ce scintillement funèbre, cherchant à savoir si l'autre près de soi subit la même emprise, de ces formes lourdes qui ramènent inlassablement en ce lieu noir de vous-mêmes, à la fin de l'aventure.

Puis c'est une autre chapelle encore excavée, celle de la source sacrée, un filet d'eau sourd de la roche et ceux qui viennent ici y vont boire. Source du dedans, dans le noir, qui guérit...

 

Geghard, coupole de la cathédrale
'...entre l'intérieur de la terre et l'intérieur de l'homme...'

 

Nous sortons. Sous le soleil, le corps se déplie dans l'instant. Là-haut, un escalier près d'une paroi toute couverte de croix, khatchkars encastrés ou roches directement gravées. Rythme obsédant de tout l'espace ainsi marqué comme au fer du même emblème. Est-ce le geste du sculpteur, ces heures longues face à la roche difficile, qui valaient communion entre l'homme et sa foi? Pourquoi fallait-il à ce point cette symbiose, la pierre paysage, la pierre objet, la terre comme maison et la maison hors de la terre? Tout ici fait démesure, mais c'est sans grande rupture dans l'espace, on s'est niché dans cette gorge modestement, mais on l'a marqué sans relâche, pierre à pierre, on s'est immergé en elle, dans un dialogue profond entre l'intérieur de la terre et l'intérieur de l'homme. Même au dehors, dans le soleil, il y a ce ressac du geste qui frappe sur la roche, courant l'espace.

Nous montons quelques marches, puis c'est une galerie qui s'enfonce encore dans la falaise. Partout sur les parois des croix incessantes à nouveau, nimbées de la lumière du dehors qui s'amenuise quand on avance. Impression soudain que le regard vague sur vague parcourt l'infinitude, qu'il n'y a plus de mémoire en ce lieu ni d'espace, que tout s'est aboli dans le rythme des croix dans la pierre. Au bout du passage, on entre dans un mausolée encore, rupestre lui aussi, mais dont le niveau supérieur laisse entrer la lumière.

Quatre piliers supportent des arcs en plein cintre. L'espace respire enfin, on se tait. Près de nous, deux jeunes filles qui doucement commencent un chant, et l'air s'emplit de leurs voix, prolonge les sons, leurs souffles, sans que cela jamais ne semble s'épuiser. Nous les regardons, heureuses de cet étonnement sur nos visages, comme si désormais rien ne pouvait être scellé de plus sublime parmi les pierres.