Très vite le repas, et nous nous mêlons au flux qui monte la grande allée de pierre. Une famille endimanchée, nombreuse. "C'est pour un baptême" dit Sona. La fillette tout en blanc, de trois ans peut-être, est dans les bras de sa mère. Trois musiciens font le rythme, et toute la famille se met à danser, les bras ouverts comme une corbeille au-dessus de soi, chacun tourne, peuple l'espace en arabesque d'un corps à l'autre.

Nous avançons. Avant l'enceinte, des petites cavités côte à côte creusées dans la roche à quelques mètres de hauteur. "Vous faites un vœu, et vous lancez un petit caillou. S'il reste dans le trou, votre vœu se fera." Les petites niches sont bien remplies déjà, on essaie plusieurs fois, aucun de nos cailloux ne veut tenir là-haut. Sona sourit.

Geghard, de loin, fait un ensemble important surplombé d'énormes rochers. C'est comme un paysage remarquable, carte postale du voyage, se dit-on, découpe de la vallée contre le ciel, le monastère au bout du chemin, quand le chemin n'est plus possible.

 

Geghard, chapelle de la Mère de Dieu
'...comme en suspens greffées sur elle...'

 

A l'entrée en dehors de l'enclos, on a sculpté une roche imposante de deux grandes croix. La roche est creusée profondément, le trait grossier, mais le regard s'arrête tant de ces deux croix émane une évidente alliance de la pierre et du signe. L'homme a suivi l'anfractuosité de la roche, il s'est inscrit dans ce que donnait la matière, profondément, modestement. On lève les yeux. À même la paroi rocheuse plus haut, comme en suspens greffées sur elle, quelques pierres taillées, un arc décoré... Pas de bâtiment, mais des fragments qui s'encastrent dans le tourment des roches, un peu plus gris, un peu plus roses que l'ocre de la montagne.

S'il ne reste rien de l'ancien Ayravank (le "monastère de la caverne"), comme se nommait autrefois ce lieu, on n'a nulle peine à imaginer que cette montagne criblée de trous était dès le IVe siècle peuplée de moines. La chapelle de la Mère de Dieu vers laquelle nous grimpons date du XIIe siècle et sur un replat à mi-distance, nous devinons ce qui rend cet endroit si prenant, l'étrange intimité de l'homme et de la pierre. Tout au long des siècles, on a su garder ici ce qui peut-être fondait spirituellement les grottes refuges. L'homme abrité dans les roches de la terre a continué de s'enfouir en elles, les marquant de ses empreintes, mais sans jamais s'en affranchir complètement.

Face à nous, d'énormes blocs fissurés, roches brutes, mais ça et là gravées de ces croix arméniennes aux courbes douces. Et plus haut, des pierres lisses, sculptées elles aussi, qui font façade à la grotte qu'on devine en arrière. Et l'on voit cela, côte à côte, qui coupe le souffle tant soudain la matière parle différemment: l'érosion des roches d'où les traces de sculptures émergent encore, et le lisse du basalte où l'entrelacs fait dans la pierre une transparence de dentelle. Là, la nature des roches, à peine ourlée de l'imaginaire humain, ici l'objet construit de la culture, quelques siècles plus tard sans doute, où le chant des assemblages se multiplie, frémissant d'énergie, de complexité reconnue. Et de l'un à l'autre, dans l'émotion, ce parcours d'humanité.

Geghard, chapelle de la Mère de Dieu
'...à peine ourlée de l'imaginaire humain...'

Nous avançons avec prudence vers cette chapelle précaire, à peine une architecture dans la roche, dans cet espace si étroit qu'un homme tient à peine devant l'autel, et qu'on se sent, au cœur de ces immenses falaises, dissout de légèreté, ténu comme ces quelques mètres gagnés jadis à la terre.